Le Temps

Le DFAE, acteur stratégique de la Suisse

Longtemps, la Suisse cultiva un nombrilisme paisible. Certes, elle n’hésitait pas à dépasser ses frontières, mais toujours pour développer son économie, sans penser l’histoire, ni se sentir concernée par ses flux. Elle s’affichait moderniste, dans le style de l’Expo 64, mais se peignait aussi en « Sonderfall », protégé des évolutions extérieures. Ainsi, emmaillotée de certitudes, elle ne comprit pas les mutations de son propre continent. Ni la naissance de l’Europe, ni sa croissance rapide, ni la chute du Mur de Berlin, ne furent perçues comme pouvant infléchir son destin. C’est donc une Suisse légèrement hébétée qui dût se prononcer sur l’Espace Economique Européen. Dynamiques, ses voisins lui soumettaient un projet commun, alors qu’elle se pensait unique. Chamboulé, le monde lui demandait une réponse, quand elle n’avait pas de question.
Le non du 6 décembre 1992 enterra ce nombrilisme naïf, tout en lançant une longue bataille entre réflexion critique et raidissement nationaliste. Côté ouverture, la Suisse court à Bruxelles pour obtenir l’accès au marché européen qu’elle vient pourtant de refuser. Simultanément, une initiative populaire demande un nouveau vote sur l’EEE. Par ailleurs, l’affaire des fonds juifs déchire le pays. Cette fois, c’est le passé qui se lézarde. La petite Suisse vaillante et neutre durant la Seconde guerre mondiale aurait-elle fait fortune sur le dos des victimes de l’Holocauste ? Côté repli, les accords bilatéraux, palliatifs précaires, sont présentés comme une « voie royale » réglant la question européenne. Fusillée par les conservateurs et les banquiers, l’initiative demandant l’ouverture de négociations d’adhésion est sèchement rejetée. Contesté par les identitaires, le travail remarquable de la Commission Bergier est passé sous silence. Reniant ses promesses aux Européens, le Conseil fédéral décide que l’adhésion n’est plus un objectif stratégique.
Aux plans culturel et politique, cette séquence se solde par un triomphe du nationalisme. Vingt-deux ans après le refus de l’EEE, l’UDC, ses fantasmes et son vocabulaire dominent le pays. Chaque accord passé avec l’Union a été présenté comme le prix à payer pour ne jamais la rejoindre. La démocratie directe est mythifiée. La finalité de la Suisse se résume au rejet de l’Europe. Tout est donc prêt pour une nouvelle catastrophe. Le 9 février 2014, l’initiative « contre l’immigration de masse » est approuvée. C’est donc une Suisse à nouveau hébétée qui voit entrer dans sa Constitution une norme sabotant le bilatéralisme qu’elle a tant célébré.
Quand le nationalisme conduit la société dans le mur, il faut le stopper. Mais la Suisse n’a pas eu ce courage. Elle préfèra tomber dans une sorte de « nihilisme européen », visant à escamoter la réalité à laquelle elle vient de se heurter. Première étape de ce travail de négation collective, le Conseil fédéral disparaît des écrans radars. Sous couvert de négociations avec l’UE, il laisse le Parlement se débrouiller avec les conséquences du 9 février, tandis que son ministre des Affaires étrangères s’exfiltre discrètement. Deuxième étape, le Parlement adopte une loi n’appliquant qu’à la marge les mesures approuvées en votation, mais s’accommode du maintien dans la Constitution d’un article menaçant la relation bilatérale. Troisième étape, la campagne pour la succession de Didier Burkhalter confirme de manière éclatante qu’il est désormais politiquement correct et valorisant de nier la question européenne.
Hélas, mélange d’aveuglement et de cynisme, ce nihilisme n’est pas inerte. Il produit de multiples effets. Tout d’abord, il favorise l’acceptation d’une nouvelle initiative isolationniste. Et même si un choc dans les urnes parvient à être évité, il entretient une vitrification des esprits qui empêchera tout rebond. De plus, il sort la Confédération du camp qui défend les valeurs européennes et la place de facto aux côtés des Trump, May, Poutine et autres Erdogan. Enfin, il ruine l’entier du champ politique suisse. Croire qu’il est possible de laisser la question européenne en déshérence tout en relevant les défis du 21ème siècle est une illusion. Penser que les Affaires étrangères constituent un secteur de moindre importance est une faute. L’actuel nihilisme européen affecte en profondeur la nature de la Suisse, son identité et sa capacité d’action. S’il n’est pas rompu rapidement, il laissera le champ libre à une régression globale de la Confédération. Quand l’idée de nationalisme triomphe, le principe de l’Etat s’affaiblit.
Or rien dans l’europhobie actuelle ne bougera tant que le Conseil fédéral ne sonnera pas la charge. C’est à lui de combattre le cynisme et de fixer un cap. Et dans ce réveil nécessaire, le DFAE joue un rôle stratégique. Sa pensée et sa parole seront déterminantes pour amorcer l’éradication du nihilisme européen ou s’en accommoder. Pivot entre une démocratie populiste isolée et une société ouverte et prospère, le DFAE tiendra demain dans ses mains une part essentielle du destin de la Suisse.

Liberté, vérité, mobilité, une dynamique pour la Suisse?

Les défis qu’affronte le nouveau président de la République française sont immenses. Les attentes légitimes des habitants sont considérables. Aujourd’hui, nul ne sait s’il parviendra à réconcilier et relancer son pays. Stupéfiante, sa trajectoire est la résultante de multiples facteurs. Toutefois, une constante apparaît tant dans sa conquête de l’Elysée que dans ses premiers pas au pouvoir. En revendiquant la complexité des problèmes tout en rejetant les cadres établis, il recourt à la force politique la plus ancienne, mais aussi la moins usitée : la liberté. Ce retour aux sources inspirera-t-il la Suisse ?
A chaque étape, la démarche d’Emmanuel Macron montre un homme libre. Sortir du rang, créer un mouvement au-dessus de la mêlée, gagner la présidence sans l’appui des vieux appareils, régénérer la vie publique en proposant d’élire à l’Assemblée nationale une foule de candidats sans passé politique, composer un gouvernement émancipé des règles traditionnelles, autant de ruptures dont beaucoup rêvaient tout en les croyant impraticables.
Or, ces libérations des énergies ont été rendues possibles par la répétition de vérités qui ont balayé des illusions perçues jusque alors comme des évidences. De manière paradoxale, c’est parce que le candidat Macron a dit ce qu’un politicien doit normalement taire qu’il a marqué l’opinion. A la surprise de ses concurrents, c’est en décapant le réel qu’il s’est inscrit dans la réalité. La politique n’est pas toute puissante. La République ne peut pas garantir la survie d’une entreprise privée. L’Europe n’est pas un problème mais une solution. La France ne doit pas se situer face à Berlin mais avec Berlin. L’intérêt du pays est bien supérieur à celui des partis. La protection des êtres humains prime sur celle des idéologies. Le catastrophisme ne produit rien contrairement à l’espoir basé sur la quête de solutions.
A l’inverse des provocations populistes qui tuent la pensée, ces vérités ont ouvert le champ de la réflexion. Iconoclastes, elles ont bousculé les fausses certitudes. Fécondes, elles ont travaillé les esprits, déplacé les points de vue, fait tomber des cloisons, créant ce mouvement sans lequel aucun progrès n’est envisageable. Certes, tout reste à faire pour un président français qui sera jugé sur ses résultats. Toutefois, il a enclenché une dynamique liberté, vérité, mobilité, qui est déjà en soi un acquis.
Pour les Suisses, cet élan est particulièrement troublant. Au pays des montagnards qui se croient indépendants, les hommes libres sont rarissimes, les discours restent enkystés dans les mythes et l’immobilisme constitue un but en soi. En tout cas, nombre de vérités sont recouvertes par de pieux mensonges. Ainsi, on qualifie l’UDC de parti conservateur, voire agrarien, alors qu’il s’agit d’un bloc identitaire europhobe et xénophobe, inapte à la concordance. Plus frappant encore, un voile pudique cache les dysfonctionnements avérés de la démocratie directe. Bien que tout politicien intègre sache que ce système appelle des réformes, il est porté aux nues, paré de fausses vertus et donné fièrement en exemple.
Enfin, la tromperie la plus spectaculaire concerne l’Union européenne. Dans l’espoir d’en profiter, les Suisses prient en cachette qu’elle réussisse. Mais en public, ils ne savent que la dénigrer. Pire, la majorité des élus pratique le discours nationaliste, qui en fait une ennemie. Aux défis que le 21ème siècle pose à toutes les démocraties, la Suisse ajoute donc celui de sortir d’un mensonge collectif devenu le plus grand frein à l’évolution des esprits. Qui débarrassera la Confédération des fables qui la paralysent ? En fait, rien n’empêcherait un Conseiller fédéral de rappeler que la Suisse est européenne, que son intérêt est de poursuivre son intégration dans l’Union et qu’elle a, de surcroît, le devoir de contribuer à son succès, même s’il implique des réformes. Il parlerait ainsi en homme libre, rétablissant la vérité. Et si les mots lui manquent, ceux d’Emmanuel Macron sont disponibles.

La démocratie directe fait-elle le lit du populisme?

Certes, la démocratie directe n’est pas en soi un moteur du populisme. Si elle fonctionne bien, elle peut même contribuer à le contenir. Malheureusement, telle qu’elle s’exerce en Suisse, c’est-à-dire sans le moindre garde-fou, elle lui sert de catalyseur. Dans ce débat, le référendum n’est pas concerné. Instrument de contrôle du législateur, il se borne à lui renvoyer sa copie, quand les citoyens la jugent inadéquate. Tout autre est le droit d’initiative, qui permet pratiquement à n’importe quelle idée de faire irruption sur la scène publique.
Or ce mécanisme n’est pas neutre, en termes politiques et sociologiques. Par nature, l’initiative a des vertus asymétriques. Elle est inopérante pour mettre en place une réforme approfondie. A une proposition forcément complexe, chacun peut trouver au moins une bonne raison de dire non. Par contre, elle est d’une efficacité redoutable pour rassembler les mécontents sur une idée simple. En proposant des mesures brutales, en désignant des fautifs, en agressant les institutions, elle augmente considérablement ses chances de succès. En fait, l’instrument donne sa pleine mesure quand il coïncide avec le populisme : simplisme outrancier, stigmatisation de certains habitants, croisade contre le système.
Deuxièmement, nul n’est besoin qu’une proposition triomphe pour qu’elle marque la société. Dès qu’une idée, même aberrante, a réunit les signatures exigées, elle se transforme en débat légitime, auquel ni les partis, ni les médias, ni les citoyens ne peuvent se soustraire. Et plus l’initiative est agressive, plus elle attire l’attention. Actuellement, aucune barrière ne protège les droits fondamentaux ni la démocratie elle-même d’une attaque en votation. Des mesures discriminatoires ou liberticides peuvent occuper fièrement la place publique sous couvert de bonne démocratie, alors qu’elles n’auraient pas dû quitter les milieux extrémistes qui les agitent.
On répliquera qu’un débat validé par cent mille signatures devient pertinent. Hélas, il est facile de séduire en désignant des boucs émissaires, de surcroît en demandant un paraphe qui n’engage à rien. De plus, la barre qui doit être franchie est aujourd’hui dérisoire : cent mille signatures ne représentent plus que 1,9% des citoyens. Dans une société numérique où la diffusion de documents via les réseaux sociaux est d’une facilité inouïe, le droit d’initiative est devenu un outil de marketing, facilitant par nature la promotion de thèses haineuses et brutales.
Les résultats sont là, incontestables. Dans une Suisse où les citoyens ne cessent de voter, l’UDC est devenue le premier parti en affirmant que les élites confisquent le pouvoir. Dans une Confédération qui se pense exemplaire, le Conseil fédéral a peur du peuple et s’abrite derrière les travaux du Parlement, dont la légitimité est niée par les populistes. Dans un pays qui se croit tolérant, le simple examen critique d’institutions datant du 19e siècle est devenu une trahison. Autrement dit, la démocratie directe n’a pas exercé d’effet préventif sur le développement des idées populistes, mais a contribué à les inscrire dans l’ADN citoyen. Ainsi, ce n’est pas l’UDC qui a perverti l’initiative, mais la rusticité de cet instrument mythifié qui a favorisé son succès. Protéger la dignité humaine, adapter le fonctionnement du droit d’initiative pour qu’il retrouve un rôle de stimulant constructif plutôt que de jerrican au service des incendiaires populistes, ces réformes sont nécessaires et possibles. La démocratie n’est pas une structure vide, mais une démarche vivante, une intention de la société, une recherche de civilisation. Dans cette optique, ses institutions ne sont jamais innocentes et toujours perfectibles.

Bienvenue dans le monde à l’envers !

Longtemps, les signes avant-coureurs de la tempête se sont accumulés. On les voyait envahir l’horizon, on pouvait les nommer. D’abord, les cumulus noirs d’un nationalisme renaissant couvrirent le ciel. Puis vinrent les coups de tonnerre des populistes, bretteurs avides de pouvoir. Enfin, le vent mauvais du simplisme brutal souffla sur les têtes. Aujourd’hui, la tempête fait rage. Inimaginable, le Brexit a été voté. Impensable, la présidence Trump est en marche. Incontrôlables, les mouvements extrémistes font l’agenda. Or, les alarmes ne retentissent pas. Parce qu’elle est sur nous, la tempête a disparu des écrans radar. Alors qu’elle se renforce, elle devient progressivement la normalité. Violente, elle a retourné les esprits comme des parapluies. Sans pitié, elle a fait tomber les masques de ceux qui l’admiraient en secret.
Ce grand retournement frappe des valeurs fondamentales, avec  des conséquences inouïes. La liberté, si chèrement payée au siècle dernier, fait aujourd’hui sourire. Nouvelle tendance, la contrainte la remplace. Dans cette folle bascule, l’Union européenne devient l’ennemie des peuples, tandis que Poutine incarne leur salut. Vive les régimes autoritaires. Au diable les Droits de l’homme, les textes et les juges qui les protègent. A bas la liberté pour les personnes de se mouvoir, pour survivre ou chercher du travail au delà de frontières à nouveau sacrées.
Deuxième renversement, la prospérité n’est plus liée aux échanges, mais à leur diminution. Le paradis, c’est le protectionnisme. L’enfer, c’est la mondialisation. Finissons-en avec ces organisations internationales, ces traités commerciaux et ces marchands cosmopolites. Chacun chez soi, chacun pour soi. Au lieu d’élever les protections sociales à des échelles plus vastes que la nation, on veut s’anémier dans un entre soi économique. Comme si demain, les barrières douanières allaient inciter les milliardaires à partager leur fortune. Dans une logique absurde, on parie sur une pauvreté collective retrouvée pour mettre fin aux injustices.
Sans surprise, la tempête n’a pas épargné la pensée. Le langage, tout d’abord, a été retourné comme une vieille chaussette. La recherche du mot juste, le respect de l’opinion adverse, les périphrases pour ne pas blesser autrui, ce long travail des sociétés multiculturelles pour qu’une parole puisse vivre entre des individus différents a été balayé. L’outrance, la vulgarité, l’invective et surtout la stigmatisation, cette déconstruction de la civilisation, sont devenues la règle. De même, l’étude, la recherche, l’exploration de la complexité, l’interrogation des certitudes ont été remplacées par le simplisme tonitruant. Moins on en sait, mieux on se porte. A bas les écoles, haro sur les universitaires.
Certes, la tempête s’est levée côté droite. Ploutocrates ou identitaires, les Trump, Erdogan, Orban, Farage, Wilders, Le Pen et autres Blocher détestent la sociale démocratie et veulent sa perte. Hélas, d’autres courants sont contaminés. Tristement, on voit certains représentants égarés de la gauche instruire le procès de leur propre camp. Dans leur bouche, la victoire de la haine devient la faute de ceux qui la combattent. Nos élus ont abandonné le peuple, disent-ils. Les classes populaires sont orphelines, ajoutent-ils, sans voir combien ce paternalisme suggère des citoyens davantage soumis à l’autorité d’un chef qu’émancipés de leur condition. Quand des allégations obscures sont répétées de tous côtés, elles finissent par briller comme l’acier. Entre les mâchoires populistes, l’espace ne cesse de se réduire.
Même si les périodes ne sont pas comparables, ces mécanismes font songer aux années Trente. Même si des évolutions similaires ne sont pas forcément à craindre, nombre de phénomènes se ressemblent. Or, dernier retournement, le passé et ses leçons n’existent plus. Le présent ne peut être évalué qu’à l’aune d’un avenir présenté comme apocalyptique si le pouvoir n’est pas donné aux leaders souverainistes. N’évoquez plus ni le fascisme, ni le nazisme, nous ne tolérons plus ce rappel, protestent les populistes. Mais quelle autre science politique avons-nous, pauvre humanité, si ce n’est la mémoire de nos erreurs ? Magnifique escamotage, l’histoire n’existe plus. D’une bourrasque, la tempête l’a remplacée par l’identité. Nationale ou sociale, seule l’identité a désormais le droit de nourrir l’analyse.
Si vous êtes juif, musulman, noir, immigré, artiste, chercheur, intellectuel, marginal, cosmopolite, homosexuel ou simplement attaché aux libertés fondamentales, prenez garde, les « hommes forts » au service du « vrai peuple » sont de retour. Si vous les ménagez, eux ne vous épargneront pas. Naturellement, à terme, ils échoueront. Mais après quels dégâts faits aux démocraties ? Après combien de souffrances infligées aux populations ? Dans un monde à l’envers, il faut garder le cœur à l’endroit. A chaque injustice, réagissez, sans vous décharger sur autrui, ni espérer que le temps réglera l’affaire. Et si la sottise vous traîne un jour vers la charrette qui mène sur la place où les opportunistes se moquent des insoumis, n’hésitez pas, montez ! La tête haute.

La « consocratie », nouvelle menace pour la Suisse

Désormais, je ne veux payer que ce que je consomme. Apparemment logique, cette attitude est en train d’empoisonner les relations déjà complexes entre les individus et les institutions. Le passage du « citoyen en charge de l’intérêt général » au « consommateur de la démocratie » devient une tendance lourde de nos sociétés. Trois phénomènes alimentent cette évolution. Tout d’abord, face à un monde ouvert, insaisissable et incertain, le repli dans l’accomplissement de soi rassure. Déconcertants, les changements d’échelle incitent les individus à se réfugier dans une petite sphère régie par leurs particularismes. Sorte de grand lâcher prise politique, la restriction de la vie publique à l’ego s’effectue au détriment de la perception d’un destin commun. Deuxièmement, à ce repli protecteur s’ajoute le rejet des structures. Pour un nombre croissant de citoyens, les systèmes organisés sont par nature oppressifs ou ringards. Ainsi, l’affirmation de soi semble avoir pour corollaire le dénigrement des institutions, dans une sorte de défiance automatique. Enfin, les nouvelles technologies créent des attitudes basées sur la satisfaction immédiate des attentes personnelles. Grâce à son objet connecté, chacun obtient aussitôt les mots, les sons, les images, les produits, les prestations qu’il désire. Dès lors, la société numérique tend à confondre l’Etat avec un fournisseur de commandes en ligne, qui serait bien avisé de remplacer ses administrations par des algorithmes.
Cette domination d’un consumérisme narcissique interroge toutes les démocraties. Mais elle menace directement la Suisse, qui offre à l’égoïsme le tremplin de l’initiative populaire. Plusieurs votations illustrent ce phénomène. La première portant sur les transports constitue l’archétype de la démarche individualiste et nuisible. Postulant que les automobilistes suisses sont des « vaches à lait » injustement traites par le Confédération, elle veut attribuer la totalité des recettes sur les carburants aux infrastructures routières. Or, la Suisse occupe déjà le second rang des pays européens qui investissent le plus pour le développement et l’entretien de leurs routes par rapport à leur PIB. Simplette, l’idée que l’argent de la route ne doit servir qu’à la route revient donc à priver chaque année la formation, la recherche, l’agriculture, l’armée, l’aide au développement, les transports régionaux d’un montant total de 1,5 milliards de francs. En fait, la transformation d’un impôt transversal en taxe affectée à une seule tâche menace de nombreux secteurs vitaux, tout en inondant de capitaux une caisse routière qui n’en manque pas. Dans le même esprit, l’initiative abusivement nommée « pour les services publics » veut proscrire les financements croisés des prestations, tout en interdisant aux entreprises concernées de poursuivre un but lucratif. Au passage, dans un marketing habile, elle prévoit d’étêter les salaires de leurs dirigeants. Mais sa vision centrale reste un silotage des politiques, couplé à une interdiction des bénéfices. Ces nouveaux carcans sont censés limiter le pouvoir de services publics devenus incontrôlables, pour mieux servir les besoins des consommateurs. Enfin, dans le sillage de ces deux démarches se profile déjà l’initiative No Billag, qui demande la suppression pure et simple de la redevance radio–télévision. Que chacun consomme et paye ce qui lui convient, telle est la philosophie individualiste de cette destruction de la SSR.
On voit donc naître une forme de néo-populisme, qui utilise les vieux réflexes de la démagogie classique, tout en rénovant son langage. Dans cette grammaire relookée, l’ennemi n’est plus l’étranger, l’immigré, le musulman, le marginal, le demandeur d’asile, mais l’Etat, le système, l’administration, l’institution. La cible n’est plus une liberté ou un droit, mais l’impôt ou la loi. La mise en scène n’est plus la peur des populations stigmatisées, mais la révolte contre les pouvoirs abusifs. Le registre n’est plus le rejet d’autrui, mais le refus de l’ordre dépassé. Dans ses habits neufs, ce populisme est doublement dangereux. D’une part, il paraît moderne, branché, libéré, futuriste, enfant talentueux du numérique, quand il utilise de vielles recettes. D’autre part, il semble au service de tous les consommateurs, alors qu’il défend souvent des intérêts particuliers.
Certes, permettre aux citoyens de se réapproprier les grandes structures étatiques et de revitaliser leurs relations avec les institutions constitue une vraie nécessité. Mais ce défi complexe appelle des réflexions profondes, ainsi que des efforts durables de tous les acteurs. Face à cette exigence austère, il est à craindre qu’une « consocratie » désinvolte exerce une séduction croissante. Hélas, son principal effet sera d’exploser les systèmes en place. Or, une fois les cadres détruits, les solidarités détricotées, le contribuable découvrira que l’achat de prestations étatiques au coup par coup lui coûte plus cher, sans améliorer leur qualité. Hasard heureux de l’histoire, puzzle improbable, la Suisse est le fruit d’une longue patience, faite de financements croisés, de péréquations complexes, de structures biscornues mais efficaces. Casser les cadres existants à coup d’initiatives consuméristes relève de l’aveuglement autodestructeur. En démocratie directe, l’hypertrophie du moi conduit à une atrophie du pays, qui organise peu à peu sa ruine et celle de ses habitants.