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L’Expérience Blocher, un film servant la démocratie ?

Différents éditorialistes ont fait de la sortie de « L’Expérience Blocher » sur la Piazza Grande un événement pour la démocratie suisse. Certes, Jean-Stéphane Bron est un cinéaste talentueux, mais son film peut-il dépasser la redite de tourments connus? En tout cas, il souligne une fois de plus la fascination de l’opinion pour une trajectoire blochérienne dont les buts et les ressorts sont non seulement établis depuis longtemps, mais finalement d’une triste banalité au regard de l’histoire. Dans cette optique, il convient de rappeler quelques réalités utiles au débat.
1) Le populisme est un phénomène analysé depuis la nuit des temps. On connaît ses mécanismes. Attaque des institutions, dénigrement des magistrats, peinture d’un peuple victime des élites, désignation de ses oppresseurs, construction d’ennemis extérieurs, séduction par le rire et la provocation, célébration du Chef seul recours contre le déclin, le registre de la captation du pouvoir est bien connu. On sait aussi qu’il existe un socle incompressible d’adhésion populaire à une telle démarche. Nul n’est besoin d’être un génie pour conduire au succès un mouvement populiste, il importe surtout d’avoir peu de scrupules, du charisme et des moyens financiers adéquats. Au 5ème siècle avant Jésus-Christ, Aristophane disait déjà que pour instrumentaliser le peuple, il fallait être un ignorant ou une canaille.
2) Par nature, la Suisse est exposée à de telles dérives. En effet, le populiste est un incendiaire qui prétend éteindre les brasiers qu’il a lui-même allumés. Or, le droit d’initiative offre un instrument unique pour créer des débats sulfureux, attiser les peurs et grossir les rangs des extrémistes. En clair, les moyens de préserver une démocratie directe de qualité sont plus préoccupants que les états d’âme de ceux qui la dévoient.
3) L’ascension de Christoph Blocher, sa captation d’EMS Chemie, son action politique, ses idées brutales, leur enracinement dans la tradition d’une droite nationaliste et xénophobe sont parfaitement documentés. Quant à sa psychologie, elle diffère peu de celle des nombreux populistes qui ont émaillé l’histoire. Certitude messianique d’avoir des droits et des devoirs supérieurs à ses semblables, goût immodéré du pouvoir, besoin irrépressible de paraître, difficulté à maîtriser sa propre violence, mépris des faibles, jouissance de la transgression, pouvoir de séduction hors du commun, dons oratoires exceptionnels, ces traits qui rapprochent le populiste du pervers narcissique ont été décrits par de nombreux auteurs.
4) Qui l’ignore, depuis des décennies, la Suisse est déchirée entre la tentation d’un repli jaloux sur un réduit alpin fantasmé et l’entrée sereine dans un monde interconnecté, où se développe la co-décision dans des instances multilatérales. Une infinité de productions en tout genre ont illustré ce conflit. Le temps est peut-être venu de passer à l’examen des solutions permettant d’en sortir.
5) L’art n’ouvre les yeux que de ceux qui veulent bien les ouvrir. Une des terribles leçons de la seconde guerre mondiale est que la culture n’a empêché en rien l’inféodation collective à la tyrannie, même la plus abominable. Dans ce sens, il est à craindre que ceux qui voient les dangers du blochérisme ne trouveront rien de neuf dans le film de Jean-Stéphane Bron, alors que les admirateurs du Chef éprouveront à sa vue les frissons justifiant leur sentiment.
6) En réalité, l’importance historique de la « séquence blochérienne » ne tient pas à la trajectoire de son héros. Ce que la postérité retiendra, c’est la manière dont la Suisse aura répondu au populisme. Autrement dit, on peut toujours éclairer le parcours d’un provocateur politique avec finesse. Toutefois, si ses idées semblent dangereuses pour le bien commun, alors l’essentiel n’est plus de les illustrer mais de les combattre, ouvertement et sans relâche.
7) L’art est libre de ses sujets, c’est une évidence. Le film de Jean-Stéphane Bron constitue certainement un travail esthétique de haute qualité, tant mieux. Reste une question pressante au vu des risques que fait courir au pays un souverainisme paranoïaque grandissant. Quand les forces vives de la démocratie suisse oseront-elles enfin se détacher de la fable blochérienne et clore « l’expérience nationaliste » ?

La Suisse, parfaite et mélancolique

En apparence, tout est parfait. La Suisse est riche, plus riche que ses voisins. La vie y est agréable, attirant de nouveaux habitants. Ses institutions sont solides, parmi les plus stables de la planète. Si le confort et l’argent sont les indices du bonheur, alors quelle joie d’être Suisse!
Mais pourquoi cette réussite génère-t-elle un pays anxieux, nationaliste, xénophobe, impitoyable avec les moins privilégiés ? Pourquoi se dit-il en guerre contre ses voisins, l’Union européenne, les Etats Unis, l’OCDE, le monde entier ? Pourquoi la prospérité n’engendre-t-elle pas la sérénité, mais des gémissements pareils aux cris d’Harpagon croyant qu’on lui a dérobé sa cassette ?
Petite découverte estivale. Désormais, dans les hôtels italiens, le voyageur suisse doit signer une déclaration certifiant qu’il ne visite pas la Péninsule pour démarcher de potentiels fraudeurs fiscaux ou conduire quelque affaire illégale.
Voilà qui en dit long sur les conséquences de tant d’années où la Suisse a développé les pratiques que l’on sait. Aujourd’hui, les démocraties ne les acceptent plus ; du coup, les voilà déclarées ennemies. Simultanément, nombre d’instances supranationales tentent de réguler la finance ; donc, il convient de les freiner ou de s’en tenir à l’écart.
Ce 1er août 2013 a un parfum d’aigre-doux. La Suisse est  riche, mais pauvre en amis. Voilà peut-être la raison de ces affirmations narcissiques et belliqueuses. Qui bombe le torse, fier de sa fortune, croyant ne rien devoir à personne, cache en fait sa peur de la solitude, source d’une indicible mélancolie.