Devant ta tombe ouverte, laisse-moi te parler en ami. Le temps n’est plus aux vains discours, mais à la sincérité. La Suisse t’a exécuté le 26 mai 2021. Nos autorités ont décidé de t’enterrer en toute discrétion aujourd’hui. J’ai obtenu la permission de m’adresser à toi sans que nous soyons dérangés, et me voilà dans ce carré d’herbe qui a été choisi pour te donner une sépulture. Seul devant ton cercueil, je souhaite clore les différends que nous avions cru avoir et qui en réalité n’existaient pas. Moi, le Romand, l’Européen, autrement dit le mauvais Suisse, je tiens à te rendre hommage.
Qui a tué Guillaume Tell ? Une légende peut-elle mourir ? Comment pourrait renaître la liberté incarnée par le célèbre arbalétrier ? Quelle promesse se noue au bord de sa tombe ?
Vous aimez les aventures familiales, amoureuses, féministes, musicales, déroutantes ? Je vous suggère la lecture de mon dernier roman :
Un pionnier du féminisme s’interroge. Trompettiste, il aborde des choix qui réveillent ses souvenirs. Des décennies plus tôt, démarche iconoclaste pour l’époque, il est resté à domicile pour s’occuper des enfants. Entre épluchures et lessives, il a découvert qu’un homme au foyer est une femme comme les autres.
Mais sa vie d’aujourd’hui le projette dans un wokisme brutal qui l’accable. Il avait cru qu’échanger les rôles faisait de lui un novateur et le voilà soudain conservateur.
Lisant le propos du musicien devenu roman, Béatrice est saisie d’un doute. L’auteur serait-il Charles, son ex-mari, abrité derrière un pseudonyme ? Et si c’est lui, que révèle son livre ? Au fil des pages, la nostalgie se mêle à l’espoir.
Alors que le féminisme est l’otage d’idéologies vengeresses, ces étranges aventures amoureuses et familiales rêvent d’un universalisme apaisé.
Auteur d’essais et de fictions, François Cherix écrit pour dépasser les certitudes simplistes. Liant les idées aux images, il propose des récits denses et poétiques.
Longtemps, l’Histoire fut douce avec la Confédération. Tolérante, elle fit de sa neutralité une convention respectée de tous. Protectrice, elle lui épargna les souffrances de deux guerres mondiales. Généreuse, elle lui permit de prospérer merveilleusement au cœur de l’Union européenne, sans devoir en partager les responsabilités.
Pour la Suisse, une règle s’est imposée, « rester locale en politique, être mondiale au plan économique ». Cette philosophie a dominé la plupart de ses attitudes. On aurait tort d’assimiler cette stratégie d’inexistence géopolitique à une faiblesse. Il s’agit au contraire de s’extraire ostensiblement des tourments du monde pour mieux y multiplier les conquêtes économiques. A l’évidence, cette posture favorise les affaires. Mais elle a d’autres vertus. Neutres, les citoyens suisses ne sont responsables de rien. Hors-jeu, ils peuvent distribuer leurs bons ou mauvais points aux Etats qui les entourent. Au balcon, ils observent les rues voisines, s’amusent ou s’inquiètent de leurs turpitudes, sans se sentir concernés.
Aujourd’hui, hélas, l’Histoire brise ce schéma confortable. Les empires prédateurs sont de retour. La Chine s’arme à grande vitesse. La Russie envahit l’Ukraine. Les Etats-Unis ménagent l’agresseur, rêvent d’annexer le Canada ou le Groenland, traitent l’Europe en adversaire, tout en lançant une vaste guerre commerciale qui n’épargne pas la Confédération.
Pour la Suisse, le choc est triple. Tout d’abord, le grand frère américain en qui elle a placé sa confiance, le champion du libéralisme devient un ogre protectionniste, susceptible de déclencher un chaos mondial. Le modèle tant aimé disparaît. Deuxième traumatisme, s’agissant des taxes douanières, le héros de toujours n’a pas mieux traité son admiratrice que l’Union européenne. Le refus d’appartenir au grand club des régulateurs n’est plus automatiquement un atout et la neutralité source de prospérité. Enfin, dernier drame, il est temps de choisir son camp. Alors que le monde libre se fracture et vacille face aux régimes autoritaires, zigzaguer en espérant échapper aux prédateurs s’avère périlleux.
Voilà la Suisse chassée du paradis. Elle vivait dans une forme d’innocence géopolitique, fermant les yeux sur les batailles des uns et des autres, cultivant paisiblement son jardin. Or, ce qu’elle croyait vertu devient péché. L’Histoire lui montre du doigt la division entre le Bien et le Mal. Elle ne peut plus ignorer les affrontements économiques ou militaires entre les démocraties et les tyrannies. Quittant son Eden, sidérée, elle éprouve soudain sa nudité stratégique. Quelle route doit-elle prendre ?
Dans l’immédiat, elle semble vouloir remonter le temps. Même si la volonté d’échapper aux taxes douanières américaines est parfaitement légitime, l’inféodation fébrile à Donald Trump dérange. On ignore ses délires proto-fascistes. On met en place une noria de lobbyistes chargés de multiplier les offres bienveillantes. On parle d’investir des milliards aux Etats-Unis. On reporte à nouveau la régulation des plates-formes numériques conformément aux injonctions du vice-président Vance. Bref, on devine la Suisse prête à tout pour redevenir la préférée de l’Amérique, bénéficiant d’un traitement privilégié.
Ces séductions ont-elles une chance de réussir ? Ou ne sont-elles que des courbettes vouées à l’échec ? L’avenir le dira. Dans tous les cas, le principe de réalité doit l’emporter sur la recherche du paradis perdu. Face à la force renversant le droit, la Confédération n’a plus d’autre choix que de resserrer fortement et sans barguigner ses liens avec l’Union. Le bonheur de n’appartenir à aucun camp s’achève. Des blocs se forment et se défient. Que leurs guerres soient transitoires ou durables, la Suisse tirée de son insouciance se retrouve profondément attachée à l’Europe, là où se joue depuis des siècles sa liberté.
La fuite des leaders du Centre devant les responsabilités gouvernementales est déconcertante. Tous semblent avoir pour ambition d’avancer en politique sans jamais entrer au Conseil fédéral, même quand la porte est ouverte. On peut imputer cette désertion aux personnes. Impossible de ne pas noter la soudaine modestie du président Pfister dont les critiques récurrentes de l’exécutif laissaient croire qu’il brûlait d’y faire valoir ses talents. On peut aussi critiquer le parti. Ses manœuvres évoquent davantage le renouvellement d’une municipalité villageoise que l’orientation de la Suisse. On peut même penser que la perspective de diriger le Département fédéral de la défense manque d’attrait. Nul ne souhaite hériter d’un bureau où les tiroirs risquent de compter autant de grenades dégoupillées qu’un champ de tir un jour d’exercice.
En réalité, ces symptômes disent un mal plus profond. La question n’est pas la difficulté de trouver des personnes adéquates pour constituer le Conseil fédéral, mais son impossibilité de former une équipe efficace et crédible quels que soient les élus qui le composent. L’addition de personnes sans programme issues de partis antagonistes a toujours constitué un « gouvernement de beau temps ». Mais aujourd’hui trois facteurs tendent à rendre ce système structurellement faible inopérant. Tout d’abord, les écarts idéologiques entre les principaux partis ont grandi. A droite, l’UDC défend une ligne europhobe, xénophobe, trumpiste, tandis que la gauche promeut une société multiculturelle et progressiste drastiquement opposée. Entre ces deux pôles, il devient impensable d’établir des compromis non seulement aux Chambres mais aussi à l’exécutif.
Deuxièmement, la prolifération des initiatives et des référendums devenus de simples instruments de marketing entrave l’émergence de politiques cohérentes. Zigzaguant entre les votations, le Conseil fédéral devient un gouvernement de contre-projet. Enfin, la démocratie numérique transforme la société en profondeur. Les corps intermédiaires se disloquent, les individus se dispersent dans une infinité de communautés autocentrées et la notion d’intérêt général disparaît au profit de multiples revendications concurrentes dont le seul point commun est l’indignation permanente. Dans cette nouvelle immédiateté et face aux colères disparates, un conseiller fédéral qui n’est pas protégé par la ligne d’un gouvernement classique n’a guère de chance de briller.
Ces évolutions ne sont pas conjoncturelles mais durables. Elles affaiblissent un collège déjà inorganique. Elles condamnent ses membres à être toujours plus seuls face aux critiques devenues plus vives au sein d’un groupe de moins en moins soudé. Sans surprise, l’attractivité d’une fonction qui pourrait bientôt ressembler à celle d’un paratonnerre diminue. Elle n’enthousiasme en tout cas pas ceux dont le courage reste modéré.
Or l’époque appelle des exécutifs européens déterminés. La Russie de Poutine conduit une guerre impérialiste à nos portes. Donald Trump sème le chaos et se moque du droit international. Avec une énergie croissante, des régimes autoritaires et des idéologies sectaires s’attaquent aux valeurs de la démocratie. Face à la dangerosité du siècle, la Suisse serait bien inspirée d’envisager une réforme de son système de gouvernement. Les modèles ne manquent pas. Il est possible d’élire le collège non plus individuellement mais par un scrutin de listes. Et rien n’empêcherait de s’inspirer des mécanismes allemands qui permettent de construire des coalitions dirigées par un Chancelier.
Hélas, rien ne se fera, la Suisse voyant dans sa vitrification sa principale vertu. Une seule solution subsiste : l’abandon de l’UDC à ses errances populistes et la définition par les autres partis d’un périmètre politique commun permettant de donner un cap au pays. Sans un tel sursaut, l’effacement du Conseil fédéral est programmé et le flottement en eaux troubles d’une Suisse sans gouvernail tristement probable.
Les sociétés sont charpentées par les institutions, mais ce sont les récits qui les cimentent. Au fil du temps, elles se donnent des mots, des images, une représentation du monde et d’elles-mêmes qu’elles entretiennent avec soin, autant pour s’unir que pour écarter les tourments. Et ces fables l’emportent souvent sur les faits. Ce phénomène trouve une splendide illustration dans la manière dont la Suisse traditionnelle évoque ses relations avec l’Union européenne.
Le premier récit est celui de l’isolement fécond. Dans ce narratif hélas très répandu, une Suisse hors de l’Union doit son succès à l’autonomie qu’elle a su préserver. Son intérêt est donc de la conserver autant que possible. Or, la réalité est inverse. D’une part, la Suisse est profondément intriquée dans les politiques européennes en raison de sa position géographique mais aussi par une multitude d’accords sectoriels. D’autre part, cette intégration constitue une clé de sa réussite.
La deuxième fable est celle de l’Europe agressive. Avec diverses déclinaisons, cette histoire raconte une Suisse loyale, toujours prête à la négociation, mise sous pression par une Union ne supportant pas son indépendance. En fait, rien n’est plus faux. En 1992, la Suisse dit non à l’EEE, puis court à Bruxelles demander l’accès au grand marché qu’elle vient de refuser. Conciliante, l’Europe accepte l’idée d’accords bilatéraux, solution transitoire avec celle qui se présente en futur membre du club. Mais après avoir engrangé ce dont son économie avait besoin, la Suisse renoncera à l’adhésion, puis torpillera l’accord-cadre censé compenser cette défection. Autrement dit, loin d’être une victime de la machinerie bruxelloise, la Suisse a obtenu un large accès au marché européen, mais n’a toujours pas rempli les obligations institutionnelles qui en découlent.
Aujourd’hui, un troisième récit vient alourdir ces narratifs. C’est celui d’un peuple si sourcilleux de son indépendance que la moindre concession faite aux Européens l’indignerait. Dans ce schéma, l’opinion est en mains des nationalistes. Pour leur plaire, on introduit en dernière minute une clause de sauvegarde dans les actuelles négociations. Pour les devancer, on fait de l’initiative UDC « pas de Suisse à dix millions ! » un cri du peuple dont la prise en compte l’emporte sur le destin de la Confédération. Pourtant, à nouveau, les faits disent le contraire. Des sondages répétés ont montré que la majorité des Suisses souhaite une relation stable avec l’Union européenne. Ni l’adhésion, ni la rupture, telle est la vision des citoyens. Aptes aux compromis, ils semblent prêts à normaliser la relation européenne, moins par enthousiasme d’ailleurs que par gain de paix.
Il n’existe pas de société sans histoires, ni de fable innocente. Aujourd’hui, la Suisse est malade de récits fallacieux qui menacent sa prospérité. Dès lors, pourquoi sont-ils si peu combattus ? Le drame est que ces représentations viciées ont aussi une vertu : elles servent de prétexte aux leaders politiques pour ne pas s’engager. De leur point de vue, mieux vaut ne pas intervenir tant que le climat n’est pas favorable. Dans leur optique, ce n’est pas le moment de corriger les fables toxiques. Autrement dit, le récit des réussites européennes n’existe pas, ni même celui d’une impérative solidarité avec l’Union alors que la guerre fait rage à ses portes.
Et dans ce vide, l’attitude du Conseil fédéral reste la plus grande source d’inquiétude. Ses contradictions et ses divisions interrogent. A-t-il la volonté de conduire un scrutin européen au succès ? Ou bien se contentera-t-il de livrer aux Chambres le résultat des négociations en laissant les parlementaires gérer la suite des opérations ? Montera-t-il au front durant la campagne? Ou bien invoquera-t-il le respect de la démocratie pour ne pas se battre tout en certifiant avoir rempli son mandat?
Tonitruant, son silence d’aujourd’hui fait craindre sa passivité demain. Qui tient les mots fait l’Histoire, qui se tait la subit.
La force d’un mythe est d’échapper à la critique, mais sa faiblesse tient également à l’omerta qui l’entoure. La Suisse d’aujourd’hui vérifie ce paradoxe, tant ses composantes identitaires sont interrogées. La neutralité est remise en cause par l’agression russe qui rend toute passivité coupable. La démocratie directe est chamboulée par la récente découverte que certains scrutins ont peut-être été obtenus grâce à de fausses signatures. Ces possibles escroqueries appellent une réaction vigoureuse, mais aussi une évaluation de la démocratie directe n’escamotant pas ses limites ni ses exigences.
Tout d’abord, les votations découlant d’un référendum ou d’une initiative découpent la volonté populaire en décisions ponctuelles qui peuvent s’avérer contradictoires. Ce pointillisme politique plein d’incertitudes freine les visions à long terme et génère des blocages récurrents. En matière d’immobilisme, le prix de la démocratie directe est élevé. De plus, ses vertus sont asymétriques. Elle valorise les protestations simplistes, mais enterre souvent les projets complexes. Une mesure brutale agglomère des colères disparates et engrange aisément des soutiens, alors qu’une réforme toujours imparfaite additionne les raisons d’être rejetée. En Suisse, le succès du populisme doit beaucoup au lancement répété d’initiatives nationalistes, xénophobes ou antisystèmes, qui structurent les débats et formatent les consciences même quand elles échouent dans les urnes. Enfin, la célébration de la démocratie directe tend à démonétiser le travail du Parlement. Plus les votations occupent le terrain, moins les élections paraissent importantes.
A ces inconvénients structurels s’ajoute le développement démographique. Alors que le nombre de citoyens a augmenté de manière considérable, le nombre de signatures nécessaires pour déclencher un scrutin reste très bas. On observe donc une augmentation des référendums contestant une loi, mais surtout une prolifération d’initiatives sur tous les sujets. Ce droit est devenu l’instrument de marketing préféré des professionnels de la politique et de la communication. Qui dispose des moyens financiers nécessaires et veut occuper l’espace public, recruter de nouveaux membres ou s’offrir une campagne de publicité sur plusieurs années doit lancer une initiative. De nombreuses entreprises sont prêtes à se charger de la récolte des paraphes.
Par nature, la démocratie directe n’est ni parfaite, ni sans risque. Elle exige un engagement soutenu de la société et une réelle abnégation des institutions. Il faut rappeler qu’une initiative validée mobilise parfois fortement les médias, les partis, les associations, l’économie, l’administration, le Parlement, le Conseil fédéral et bien sûr les citoyens. Un processus aussi vaste et de surcroît fréquent exige un minimum de sérieux, excluant au moins l’usage aisé de fausses signatures. Faute de quoi, le système deviendra insoutenable. Il convient donc d’interdire sans tarder le paiement à la signature, véritable incitation à la fraude, ainsi que les officines vivant de la récolte de paraphes. Toute organisation désireuse de lancer une initiative ou un référendum pourra toujours engager des stagiaires, dûment déclarés, pour mener à bien son projet. De même, la photocopie des formulaires pour constituer un réseau, effectuer de la récolte de fonds ou, pire, reproduire les signatures doit être pénalement poursuivie. Enfin, sachant qu’il est impossible pour les villes de garantir l’authenticité d’un paraphe si les données qui l’accompagnent sont exactes, il importe que des vérifications directes auprès des signataires soient régulièrement effectuées.
La démocratie directe a moins besoin de nos louanges que de nos soins. Si elle incarne le génie helvétique, alors elle doit rester crédible. Peut-on espérer que la Confédération instaure des règles strictes l’empêchant de tourner à la pantalonnade ?