Archives pour le mois de septembre 2011

Qui forme la conscience européenne des jeunes ?

Sans surprise, le dernier sondage de l’institut Gfs met en évidence une tendance déjà identifiée dans de précédentes études : les jeunes Suisses semblent moins europhiles qu’auparavant. Si l’interprétation des chiffres recueillis appelle la prudence, il est certain que les temps ont changé. A l’enthousiasme des jeunes de 1992 pour la construction européenne succède, aujourd’hui, l’indifférence, voire une approche très critique de la génération montante.
Certes, il serait tentant de ne voir dans cette méfiance que la conséquence passagère des difficultés que traverse l’Union. Toutefois, des phénomènes plus profonds sont à l’œuvre. Premièrement, les jeunes Suisses sont devenus Européens sans le savoir et sans que nul ne s’avise de le leur dire. Sans entrave, ils se meuvent dans les pays voisins pour leurs études, leurs projets, leurs loisirs. Pour eux, développer une activité dans un pays de l’Union ressemble à se lancer dans un canton voisin. Ils n’ont pas la mémoire des frontières disparues, ni la crainte qu’elles reviennent limiter leurs mouvements. Autrement dit, ils ne voient pas de relation directe entre l’UE, objet politique, et l’espace européen, vaste zone de libertés. De même, ils méconnaissent le lien existant entre les accords bilatéraux et leur propre accès à cet espace.
Deuxièmement, l’isolement politique de la Suisse leur a été souvent présenté comme la raison de son succès économique, alors que celui-ci résulte au contraire et en bonne partie des cent cinquante accords signés avec Bruxelles. Ainsi, l’intégration européenne leur apparaît comme une hypothèse peu attrayante, quand elle constitue déjà une réalité aux bénéfices occultés.
En fait, les jeunes Suisses sont victimes de la lâcheté de leurs aînés. Qui les informe sur les enjeux européens ? Qui leur présente l’histoire, le sens, les objectifs de l’Union ? Quels messages reçoivent-ils au quotidien mis à part les cris des nationalistes ? Par confort et par crainte des populistes, les dirigeants de la Suisse n’évoquent plus son destin sur son propre continent. Ni le Conseil fédéral, ni les exécutifs cantonaux, ni les administrations, ni les partis n’ont le moindre mot à dire aux jeunes pour former leur conscience européenne. La défense de l’intégration et de ses valeurs repose désormais sur une poignée de parlementaires fédéraux lucides, ainsi que sur les associations telles que le Nouveau mouvement européen suisse (Nomes).
Or, qu’il s’agisse de la mise en œuvre de l’article contre l’immigration, de son amendement, de son abrogation, d’un accord-cadre institutionnel ou d’une initiative isolationniste, un nouveau vote interrogera le peuple. Comment l’ancrage européen gagnera-t-il demain sans être défendu aujourd’hui ? Une société meurt quand elle cache son visage à ses enfants.

Le Conseil fédéral ou le choix de l’insignifiance

Au cirque, le funambule suscite notre émerveillement, quand il progresse pas à pas vers son objectif, sur un fil tendu à belle hauteur. A Berne, les acrobaties européennes du Conseil fédéral laissent songeur, tant elles visent à rester immobile sur une voie plate et sans issue. Dans une démonstration par l’absurde, l’exécutif fait semblant d’introduire des contingents, qu’il souhaite éviter, applicables à l’Union européenne, qui les refuse, au travers d’une renégociation de la libre circulation des personnes, qui en réalité n’aura pas lieu. Naturellement, cet exercice repose sur une double fiction : celle que la position des Européens ne soit pas encore connue et celle que les citoyens suisses ne l’aient toujours pas comprises.
Certes, le Conseil fédéral est pris dans un piège, qui ne lui laisse guère de marge de manœuvre. D’une part, il doit appliquer les normes constitutionnelles approuvées le 9 février 2014 ; d’autre part, les besoins vitaux de l’économie l’incitent à les contourner. Mais sur le fond, rien ne l’empêche d’accompagner ses entrechats d’un cap, d’un horizon, d’un message. A défaut de gouverner au sens classique du terme, rien ne lui interdit de « conseiller le pays », comme le laisse espérer son titre. Même brillante, une tactique sans finalité n’est qu’un théâtre sans parole.
Coupable, ce silence n’est pas affaire de circonstance. Assumé, il trouve sa source en amont, dans un refus de penser le destin de la Suisse. S’agissant des relations du pays avec son propre continent, le Conseil fédéral ne souhaite ni engager sa responsabilité, ni même proposer une vision. Dès lors, sa politique européenne devient une horloge, dont la grande complication a pour objectif de ne jamais donner l’heure.
Or, pour ne pas devoir trancher, l’exécutif est contraint d’adopter des postures contradictoires. En particulier, sur la valeur des institutions européennes, il cultive une approche schizoïde. D’un côté, il flatte les nationalistes et valide les clichés dominants : l’Union fait sourire, tant elle cumule les défauts ; arrogante, elle impose ses volontés ; ses prises de position sont des rapports de bureaucrates que personne ne lit, comme le disait encore Didier Burkhalter en décembre 2014. De même, être patriote, c’est traiter Bruxelles en adversaire et se réjouir d’y défendre avec force la préférence nationale, comme l’affirme aujourd’hui la Présidente de la Confédération. Simultanément, le Conseil fédéral demande aux citoyens de s’arrimer à ce dispositif qu’il contribue à discréditer : seul un renforcement de la voie bilatérale garantira notre prospérité ; vous devez dire oui à tout nouvel accord.
Ce double jeu constitue une erreur funeste dans une démocratie où le dernier mot appartient aux citoyens. Pourquoi devraient-ils croire que le succès du pays dépend d’une construction présentée comme un échec ? Pourquoi ne rejetteraient-ils pas une Union que le Conseil fédéral méprise et dont il s’applique à ne jamais faire l’éloge ? Destructeur, le refus d’inscrire la Suisse et l’Europe dans un intérêt commun a forgé la victoire de l’UDC.
Pour regagner l’opinion, l’exécutif évoquera-t-il un jour la réussite européenne ? Dans l’immédiat, il paraît se dédouaner de l’avenir, y compris celui de la Suisse. Le refus de penser oblige à se contredire, puis à se replier sur soi. En clair, la mise en œuvre des articles contre l’immigration imaginée par le Collège sert d’abord ses propres intérêts. Quoi qu’il arrive, rien ne sera de sa faute. A l’Union de dire une fois de plus que la libre circulation n’est pas négociable ; au Parlement de rédiger l’impossible loi d’application ; à l’économie de supporter des incertitudes croissantes ; au peuple de se débrouiller comme il pourra, lors d’un nouveau scrutin aussi indéfinissable que lointain.
Sans doute les sept Sages croient-ils s’installer ainsi au-dessus de la mêlée. Nouvelle erreur, leur démission les place en-dessous des débats qu’ils désertent. A Bruxelles, qui se fie à leur parole ? En Suisse, qui mise sur eux pour sortir de l’impasse ? Au moment où les dirigeants qui nous entourent pensent, travaillent, discutent, bataillent, pour conjuguer l’intérêt des Etats et celui de l’Union, avec une extrême conscience des défis communs, au moment où les peuples cherchent une image de l’avenir européen, avec une gravité sans précédent, le Conseil fédéral nous propose un selfie sur fond blanc.
En plus d’une explosion des accords bilatéraux, que tant d’élus désirent taire, et d’une implosion de la démocratie directe, que nul ne souhaite évoquer, le 9 février 2014 marque un changement d’ère gouvernementale. Le Conseil qui devrait faire référence dans une démocratie aux interactions multiples devient peu à peu une simple variable tactique du système. Ainsi, ses positions se transforment en postures, ses convictions en communications, son éthique en esthétique. Seule Eveline Widmer-Schlumpf parle vrai, quand elle indique qu’une votation de clarification européenne est à prévoir. Son courage sera-t-il contagieux ? La Suisse a besoin d’un pilote, si elle veut éviter l’Alleingang. Que cela leur plaise ou non, les Conseillers fédéraux sont à la croisée des chemins : soit ils osent affirmer le destin européen du pays, soit ils verront leur magistrature sombrer sans bruit dans une douce et triste insignifiance.

Quel bonheur de souffrir entre Suisses !

L’an dernier, la campagne de votation sur l’initiative UDC contre l’immigration de masse nous avait peint une Suisse en grande souffrance.
A entendre les uns et les autres, le pays était au bord de l’explosion sociale, tant les conditions de vie des habitants devenaient précaires. Même la gauche était tombée dans le piège tendu par les nationalistes en validant leurs diagnostics. Certes, elle s’opposait vivement aux contingents, mais elle voyait dans les élucubrations contre les travailleurs étrangers de mauvaises réponses à de vrais problèmes.
Or, stupéfaction, la première réaction à la victoire de l’UDC fut de proposer l’augmentation joyeuse des présumées souffrances helvétiques. Pour se passer des immigrés, on allait mobiliser les femmes et les retraités. Un sursaut collectif permettrait de mettre au travail les forces vives de la nation, rendant inutile l’apport des étrangers.
Aujourd’hui, nouvelle stupéfaction, le choc du franc fort suscite un réflexe similaire. Après une première vague de protestations, un consensus semble se dessiner pour travailler plus en gagnant moins.
Or, nul ne parvient à montrer ce que la Suisse gagnera en se privant de la libre circulation des personnes. De même, nul n’est en mesure d’expliquer l’intérêt d’une souveraineté monétaire fictive, puisque le franc est dépendant de l’euro, qu’il flotte ou s’arrime à ses flancs.
Dès lors, soit les Suisses ont le sentiment de ne pas travailler assez pour un salaire immérité. Soit ils aiment souffrir. Et si la deuxième hypothèse est la bonne, quel est le bénéfice secondaire de ce masochisme ?
En fait, le gain de cette péjoration économique et sociale volontaire est considérable, puisqu’il permet de nier l’extérieur. Penser comme si l’Europe n’existait pas ; faire campagne sans jamais parler d’elle ; réduire les choix politiques à des facteurs nationaux ; affirmer que les problèmes des citoyens peuvent être traités dans un petit périmètre rassurant ; autant d’artifices, mais quelles satisfactions!
Mentalement, la Suisse rejoint peu à peu l’Albanie d’Enver Hoxa. Exister, c’est se couper du monde, puis souffrir pour mériter le bonheur de la solitude. Jusqu’à quel degré d’absurdité et d’inconfort la Suisse poursuivra-t-elle l’expérience ?

Dénis suisses, vérités européennes

Deux siècles après le Congrès de Vienne, la Suisse traverse une crise qui la voit à nouveau fortement dépendante de l’Europe. En 1815, déchirée, au bord de la guerre civile, elle remet son destin entre les mains des « puissances européennes ». Aujourd’hui, elle aimerait bien que l’Union européenne lui donne la solution miracle, qui lui permettrait de transcender ses divisions.
Hélas, les temps ont changé. La balle reste désespérément dans le camp d’une Confédération incapable de dire ce qu’elle veut, après son acceptation de normes constitutionnelles attaquant la libre circulation des personnes. Toutefois, les entretiens que les dirigeants Européens accordent aux Suisses agissent comme autant de révélateurs. Si chaleureux qu’ils soient, ils dispensent un certain nombre de vérités, qui éclairent les dénis dans lesquels le pays s’est enfermé. En particulier:
1) Conformément aux mises en garde qui avaient été effectuées avant la votation du 9 février 2014, l’introduction de contingents ou de la préférence nationale ne sont pas compatibles avec le principe de la libre circulation des personnes, socle des accords bilatéraux conclu avec l’Europe.
2) Cette incompatibilité ne tient pas à des facteurs politiques ou diplomatiques variables, mais à la nature même de l’Union, qui est définie par un certain nombre de libertés créant un espace commun.
3) Connaissant ces faits, le Conseil fédéral a commis une faute grave, en ne s’engageant que mollement dans la campagne. Certains se sont battus, d’autres se sont abrités. Si l’exécutif avait bataillé avec ardeur, les dix mille oui de trop auraient aisément basculé dans le camp du non.
4) Bien qu’il ait perdu une votation stratégique, le Conseil fédéral n’a tiré aucune leçon de son échec. Douze mois ont été perdus en laissant croire aux citoyens qu’il serait possible d’appliquer l’article contre l’immigration, tout en renforçant la voie bilatérale.
5) Aujourd’hui, seuls les Suisses de mauvaise foi parlent de « négociations » avec l’UE, alors que le Président de la Commission vient de les exclure au profit d’un simple dialogue et qu’aucun mandat n’est en chantier côté européen.
6) Par conséquent, les contingents à géométrie variable et autres clauses de sauvegarde sont des bricolages sans avenir. Il n’y aura pas d’astuce permettant de bénéficier des accords bilatéraux sans accorder la libre circulation aux Européens.
7) De même, la tournée des vingt-huit capitales pour exposer les souffrances de la Suisse et tenter d’attiser les vieilles complicités anti Bruxelles n’a guère de sens, puisque la Commission a établi un dialogue direct.
 8) Lucide, La Conseillère fédérale Eveline Widmer Schlumpf a tiré les conclusions qui s’imposent. En substance, elle a indiqué qu’un nouveau vote lui paraissait nécessaire pour sortir de l’impasse. Le 10 mai 2014 déjà, Les Etats généraux européens de Berne l’avaient affirmé avec force : seul un nouveau vote, clarifiant la décision du 9 février et protégeant la libre circulation des personnes avec l’UE, permettra à la Suisse d’éviter l’Alleingang.
9) L’attentisme ne conduira à rien. Plus le temps passe, plus l’incertitude augmente, plus l’économie se dégrade… et plus le Conseil fédéral perd pied. Sans tarder, la Suisse doit dire ce qu’elle préfère : renoncer aux accords bilatéraux ou renoncer aux dispositions qui les attaquent.
10) De manière plus fondamentale, la Suisse est à la croisée des chemins. Elle doit choisir entre l’isolement et une relation toujours plus étroite avec l’Union. L’illusion de pouvoir prospérer dans le marché européen et hors de ses règles est terminée.