Un populiste agit dans la vie politique comme un pervers narcissique dans la vie familiale. Il séduit, manipule, asservit, puis détruit son entourage. Son insatiable appétit du pouvoir le conduit à une surenchère permanente qui met en danger son œuvre. Son amour sans condition de sa propre personne lui fait préférer voir son parti s’écrouler à la moindre remise en question. Christoph Blocher est un leader populiste classique. Depuis toujours, il reproduit les sept attitudes caractéristiques de ce type d’acteur politique.
La première est le messianisme : le leader est mandaté par des forces supérieures ; il est en croisade ; ainsi, Christoph Blocher est sur terre pour sauver la Suisse de l’Europe. La deuxième est une approche putschiste du champ politique : pour remplir sa mission, le populiste a le droit de renverser la table ; tout lui est permis ; ignorant les lois ou ses collègues, Christoph Blocher s’est régulièrement affranchi des règles qui découlaient de ses mandats. Essentielle, la troisième attitude consiste à déifier le peuple : victime du système, opprimé par les élites, le peuple omniscient est sacré ; c’est pour lui que la mission est conduite ; naturellement, seuls les partisans du leader le constituent et, pour les blochériens, ceux qui votent mal n’en font pas partie. Vient ensuite l’attaque des institutions : elles sont nuisibles et les élus qui les défendent pourris ; elles sont l’obstacle qui empêche le lien direct et pur entre le Chef et sa base ; jamais Christoph Blocher n’a manqué de montrer son rejet des institutions, qu’elles soient suisses ou internationales. Violente, la cinquième tactique est la désignation de boucs émissaires : si le populiste est contraint de sauver le pays, c’est qu’il existe des parasites qui le menacent ; toutes les victoires de l’UDC ont été obtenues en nommant des coupables, tour à tour les étrangers, les musulmans, les demandeurs d’asile ou les travailleurs européens. Efficace, la sixième recette mise sur la goguenardise : le leader emmène ses troupes au cabaret ; rien ne mérite le respect sauf le Chef et ses idées ; évacuant la raison par la dérision, Christoph Blocher a toujours amusé les salles. Enfin, insensée mais libératoire pour qui la pratique, la septième attitude est l’irresponsabilité : le populiste allume les incendies qu'il prétend éteindre, puis regarde paisiblement la société lutter contre les flammes ; sans vergogne, Christophe Blocher quitte le Parlement au moment où celui-ci va devoir réparer les dégâts dus au 9 février, en fustigeant de surcroît les élus de ne pas savoir éviter les conséquences néfastes de sa propre initiative.
La somme de ces comportements est d’une force inouïe. Certains extrémistes en font une méthode qui réduit à néant le débat politique ; d’autres les pratiquent à l’instinct ou sans même le savoir. Comme le pervers narcissique, le populiste peut-être sincère ; il n’en est pas moins dangereux. Le pays qui ne lui résiste pas se prépare des jours sombres. La Suisse a voulu s’accommoder du populisme, en espérant qu’il se dilue dans des compromis successifs et que ses invectives finissent par lasser les citoyens. Le bilan de cette complaisance est sévère. Le régime de concordance a été réduit à une farce, qui rend absurde la participation de l’UDC au Conseil fédéral. Le droit d’initiative est devenu une arme pour attaquer les étrangers ou les traités internationaux. Les relations avec l’Union européenne ont été sabotées par un article constitutionnel qui menace les accords demandés par la Suisse elle-même. A l’extérieur, la Confédération exaspère ses voisins et enthousiasme les blocs identitaires. A l’intérieur, les fantasmes populistes ont créé un climat paranoïaque.
Aujourd’hui, le blochérisme entre dans sa dernière phase. Il aurait pu se satisfaire d’avoir stoppé l’intégration européenne de la Suisse et freiné l’immigration. Mais il veut l’isolement complet du pays. Comme le pervers narcissique, le populiste trouve son énergie vitale dans la contemplation des ruines qu’il provoque ; son angoisse intérieure n’est compensée que par la radicalisation permanente de sa démarche ; son esprit ne s’apaise que par la mort des situations ou des personnes qu’il rend responsables de ses tourments. En créant le comité « contre une adhésion rampante à l’UE », Christophe Blocher ne s’attaque pas seulement à la Suisse, mais aussi à l’aile économique de l’UDC. Ses positions ne laissent en effet plus aucune chance à la moindre intégration européenne, même celle ardemment désirée par les entreprises. A son avis, le peuple suisse a dit non à la Libre circulation des personnes ; et si cette rupture entraîne celle des accords bilatéraux, il faut l’accepter ; d’autant plus que ces traités ne sont pas indispensables, la Suisse pouvant parfaitement se contenter de l’accord de libre-échange conclu en 1972.
Le danger de cette radicalisation est aussitôt apparu à Peter Spühler, ancien conseiller national UDC et patron de Stadler Rail. Il a incité de manière ferme son parti à défendre des accords vitaux pour l’économie. D’autres élus de son courant partagent son inquiétude. Que fera l’UDC de cette nouvelle équation ? Suivra-t-elle son leader charismatique dans l’Alleingang ? Ou bien se divisera-t-elle ? Et, quel que soit son choix, dans quel état sortira-t-elle de cette épreuve ? Prisonnier de sa pathologie, Christoph Blocher conduit un combat ultime et total, qui doit le laisser seul vainqueur, tout en précipitant son pays et son parti dans l’abîme.
Les sept articulations de la mécanique populiste forment une machine bien huilée, qui se légitime de ses propres excès, chaque fois qu’elle dévore une nouvelle portion de l’espace que la naïveté lui concède. Il n’est pas possible de nuancer son fonctionnement, ni de composer avec elle, ni d’infléchir sa trajectoire. Il faut l’affronter, sur le terrain de l’action politique et de ses conséquences. Au moment où certains aimeraient trouver une interprétation de l’article adopté le 9 février qui préserve le statu quo, sans faire de vague avec Bruxelles ni avec les citoyens, il convient de rappeler que cette tactique ferait le bonheur des blochériens. Le répit serait de courte durée, avant que le viol de la volonté populaire ne légitime une initiative appliquant la précédente de manière plus drastique encore. En fait, la Suisse et même l’UDC abordent l’instant de vérité : celui où il faut choisir son camp et ses armes. La pulsion destructrice du populisme n’est pas arrêtée par un traitement juridique, elle est stoppée quand les citoyens se réveillent, ouvrent les yeux et refusent avec force de s’y inféoder. Autrement dit, une nouvelle bataille sur la Libre circulation des personnes est inévitable. Ne pas oser le dire ni s’y préparer, c’est la perdre sans même l’avoir livrée.
Chamboulées par le vote du 9 février, les relations de la Suisse avec l’Union européenne sont menacées de rupture. Impensable jusqu’à aujourd’hui, l’isolement de la Confédération est devenu un scénario plausible. Communément admise, l’idée que les crises avec nos voisins finissent toujours par se résoudre sans drame relève désormais de l’illusion. Saisissant contraste, alors que les Européens viennent d’élire leur Parlement dont les compétences n’ont cessé de s’accroître, les Suisses ont choisi de se confronter à l’Union en diminuant drastiquement leur propre marge de manœuvre.
Source du conflit, l’article 121a introduit dans la Constitution fédérale attaque le principe de la Libre circulation des personnes, socle des accords bilatéraux. En juin, le projet de loi d’application qui sera mis en consultation montrera sans doute que le contingentement des étrangers, frontaliers compris, n’est pas acceptable pour l’UE, ni d’ailleurs pour l’économie suisse. Dès lors, le dilemme sera simple. Faudra-t-il respecter la disposition constitutionnelle voulue par les citoyens au risque de l’isolement ou privilégier les traités européens en contournant la volonté populaire par des artifices juridiques ? Difficulté supplémentaire, cette question doit être tranchée dans les trois ans, faute de quoi les contingents seront introduits par voie d’ordonnance. Ultime pression, l’UDC a déjà indiqué qu’elle ne tolérerait aucune faiblesse dans la mise en œuvre de son initiative. C’est dans ce contexte particulièrement sombre que le Conseiller fédéral Didier Burkhalter a profilé l’idée d’un nouveau vote dans un délai de deux ans, seule manière de sortir d’une impasse qui paraît totale. Mais nul ne sait si ce calendrier est jouable, ni même si un scrutin européen dont le contenu reste à définir peut être gagné.
Maintes fois répétées, les analyses du Nomes étaient exactes. En particulier, la méconnaissance de l’UE et le mépris de son action se sont payés cash dans les urnes. Pourquoi les Suisses se seraient-ils souciés de leurs liens avec un projet présenté depuis des années comme dérisoire ? De plus, le double jeu consistant à dire oui aux accords européens pour mieux dire non à l’Europe a également pesé lourd. Par opportunisme, chaque étape dans l’intégration a été présentée comme le prix à payer pour ne pas devoir s’intégrer davantage, tandis que l’adhésion était disqualifiée. Dès lors, pourquoi maintenir une proximité avec un dispositif dont les autorités ont souhaité s’éloigner ? Dernière faute, l’élévation d’une somme d’accords bilatéraux sectoriels au rang de « voie royale », idéale et pérenne, a laissé croire qu’aucune attaque ne pouvait menacer cette « solution suisse ». Pourquoi les citoyens auraient-ils dû ménager un édifice certifié aussi solide qu’éternel ?
Aujourd’hui, l’inquiétude que suscite l’état du pays tient moins à la précarité de sa situation juridique qu’à la pauvreté de sa conscience européenne. Autrement dit, l’attentisme n’est plus de mise. Même un plan de sauvetage minimum exige un sursaut vigoureux. Pour le Nomes, ce renouveau passe par différentes priorités, établies lors des récents Etats Généraux Européens organisés à Berne. Tout d’abord, le Conseil fédéral doit sortir de sa réserve et tenir un langage de vérité, qui ne masque pas les risques de l’isolement et montre enfin l’importance et la valeur de l’UE pour la Suisse. Deuxièmement, dans l’esprit de la stratégie Burkhalter, une correction du dilemme généré par la décision du 9 février est inéluctable. Il appartient donc aux parlementaires fédéraux de préparer un nouveau vote populaire, qui permette à la Suisse de rebondir et dont les chances de succès ne soient pas affaiblies par diverses complexités, notamment institutionnelles. Simultanément, plutôt que de se demander comment bénéficier des contingents les plus élevés, les gouvernements des cantons inquiets pour leur économie seraient bien inspirés de se battre ouvertement pour rétablir la Libre circulation des personnes. Quant aux partis politiques, notamment de droite, ils ont l’obligation de mettre en évidence sans détour les chances de l’intégration européenne, s’ils ne souhaitent pas encaisser une nouvelle défaite face à l’UDC.
Naturellement, le réveil des acteurs politiques ne dispensera pas la société civile de se mobiliser. Dans la mesure de ses moyens, le Nomes intensifiera son action. Signal fort, près de quatre cents nouveaux membres ont rejoint spontanément ses rangs depuis le 9 février. Ce développement soudain montre une prise de conscience. Mais pour convaincre une opinion sous l’emprise d’un isolationnisme omniprésent, des moyens considérables doivent être déployés. Il est donc vital que l’économie apporte un soutien matériel aux mouvements qui s’engagent pour une Suisse ouverte, sans lesquels la prochaine votation européenne ne sera pas gagnée. Une dernière exigence concerne chacun. Les citoyens doivent réaliser que le vieux truc consistant à se positionner dans la construction européenne pour les avantages et dehors pour les inconvénients est terminé. Bientôt, la Suisse devra choisir entre rester un Etat tiers ou s’arrimer fortement à l’UE et, dans cette perspective, l’adhésion redevient une option crédible.
Au plan économique ou en matière scientifique, les Suisses savent se battre, avec efficacité et des résultats brillants. En politique, cultivant les compromis et niant souvent les réalités qui troublent leur quiétude, ils n’aiment pas affronter leurs divergences ni leurs démons. Or, pour sortir de l’impasse actuelle, une révolution culturelle en matière de politique européenne est nécessaire. Aucune solution miracle ne permettra d’éviter une nouvelle bataille sur le destin du pays. Certes, affronter dès aujourd’hui le conformisme nationaliste n’est guère alléchant, mais ce devoir reste infiniment plus agréable que celui de vivre durant une longue décennie dans un isolement stérile.
Convaincus d’habiter une sorte de «Lampedusa alpin», où des hordes d’immigrés accaparent leurs logements et leurs emplois, les Suisses ont choisi de restreindre la libre circulation des personnes. Persuadés que l’Union européenne leur doit le respect et qu’ils ne lui doivent rien, ils ont décidé de négliger ses principes, tout en voulant jouer sur son marché. Vu de l’extérieur, où chaque peuple se contenterait volontiers de la moitié des richesses helvétiques, la Suisse ressemble au paysan de La Fontaine qui tue la poule aux œufs d’or pour gagner davantage. «L’Avarice perd tout en voulant tout gagner», dit la fable. L’argent oui, les immigrés non, a pensé la Suisse en trucidant allègrement les accords bilatéraux. Une telle faute s’inscrira dans les annales de l’illusion collective. Elle stupéfie, tant elle relève du masochisme. Pourtant, elle était prévisible. Trois phénomènes la rendaient structurellement programmée.
Premièrement, le recours croissant à la démocratie directe discrédite toute autre forme de gouvernance et stimule d’autant le populisme. Par nature, le droit d’initiative offre une rampe de lancement idéale aux campagnes protestataires. Il permet la réduction du complexe au slogan. Il stimule l’émotion au détriment de l’analyse. Il offre une arme efficace contre l’Etat et ses institutions.
Or ce droit se déploie aujourd’hui dans des sociétés où la Toile et les nouvelles technologies ont créé une «démocratie d’opinion». Portées par des flux bouillonnants, l’information, l’indignation ou la rumeur gonflent et s’autoalimentent à grande vitesse. Noyée dans ce maelström où domine l’immédiat, la mémoire politique devient plus courte. Volatile et privée de repères, l’opinion s’affranchit des partis classiques. Dans ce nouveau contexte, lancer un thème provocant et recueillir des paraphes n’est plus un problème : les réseaux virtuels permettent de mobiliser indignés et signataires avec une facilité grandissante. De même, la probabilité d’acceptation est beaucoup plus élevée, tant les citoyens assimilent désormais une votation à un sondage, où ils peuvent donner un signal aux élus sans se soucier des conséquences.
En tout, vingt et une initiatives ont été acceptées par le peuple et les cantons. Il a fallu cent vingt ans pour que les dix premières soient engrangées, alors qu’onze ont passé la rampe dans les vingt dernières années. Et dans la dernière rafale, toutes posent des problèmes de mise en œuvre. Comme la «société de la communication» ne va pas disparaître, cette tendance n’a aucune raison de s’inverser. Cette prolifération d’initiatives, devenues instruments de marketing, stresse la société sans la faire avancer et répète les mêmes débats sans améliorer leur qualité.
Dès lors, pour rester dans le mouvement, les élus et les journalistes pratiquent souvent une sorte de «populisme préventif». On accepte les codes des incendiaires. On renonce aux idées au profit d’images simplettes. On valide des diagnostics erronés. On parle des «élites», de la «base», de la «classe politique» et du «pays réel», sans mesurer combien ces constructions mentales sont filles du populisme. Bref, on aggrave la spirale inflationniste en croyant la juguler. Autrement dit, depuis quelques années, la Suisse est entrée dans un régime incontrôlable de «démagogie directe».
Deuxième phénomène, la «concordance arithmétique», c’est-à-dire la présence de tous au pouvoir sans le moindre accord programmatique, génère une «irresponsabilité politique» générale. Une démocratie directe triomphante appelle un point de vue gouvernemental structuré. C’est de la dialectique entre ces deux pôles que peut résulter un projet sensé pour le pays. C’est la clarté sur les actes qui permet le jugement citoyen.
Or, à l’inverse, tout le monde est au pouvoir, dont rien n’est véritablement lisible. Personne n’est hors du jeu, capable de l’éclairer par une pensée décapante. Tous les grands partis sont au gouvernement et dans l’opposition, amis et ennemis suivant les sujets, disqualifiés à tour de rôle par des jeux tactiques à géométries variables auxquels l’opinion ne comprend rien. Ainsi, les nombreux talents que comporte la politique suisse sont comme des abeilles dans un bocal. Ils s’agitent et s’épuisent à la recherche de la meilleure trajectoire, sans savoir que le vrai problème est la vitre à laquelle ils se heurtent sans fin. Sans surprise, les citoyens se détournent de ce tourbillon en vase clos, sans finalité ni responsable.
Une démocratie structurellement populiste couplée à un pouvoir illisible constitue un cadre si pervers qu’il doit être considéré comme parfait. C’est le troisième phénomène : le système suisse n’est tolérable qu’en décrétant tous les autres inférieurs. Particularisme épuisant et mythifié, il ne se définit qu’a contrario. Du coup, un nationalisme endémique marque la vie politique. La démocratie suisse est un exemple. Elle est plus complète et plus aboutie que celles qui nous entourent. Elle est notre bien le plus précieux. Le monde entier nous l’envie. Elle appelle un infini respect de l’extérieur, qui doit prêter à ses décisions une qualité supérieure à celles prises dans leurs simples Républiques. Ces illusions nourrissent les jeunes suisses de l’école à l’université, avec une imprégnation culturelle dont on voit les conséquences.
Populisme, irresponsabilité et nationalisme, ces trois fléaux sont encouragés par un système en fait plus rustique que vertueux. Les institutions ont pour devoir d’assurer un cadre stable, même quand la société dysfonctionne. En Suisse, ce sont les institutions qui la déchirent et la conduisent au bord de l’abime. Le clash du 9 février 2014 illustre magnifiquement ce paradigme. Violer la volonté populaire ou nos engagements internationaux ? Cette équation sans solution est l’expression même de l’initiative vécue comme un droit sacré et sans limite. En réalité, la victoire de l’UDC n’a pas seulement ouvert une crise majeure, elle a aussi acté la faillite du modèle suisse.
Demain, les forces vives du pays doivent se rassembler pour reconstruire l’idée européenne. Simultanément, un débat sur la démocratie directe et les institutions s’impose. Si ce double sursaut ne se manifeste pas, si aucune réforme n’est envisagée, alors les scrutins qui braquent un pistolet sur la tempe du bien commun se répéteront, avec de nouveaux accidents. La Suisse se marginalisera, perdra son attrait et ses atouts, pour s’enfoncer peu à peu dans les difficultés économiques et la paranoïa. Et dans vingt ans, isolée, anémiée, défaite, elle demandera son adhésion à l’Union européenne. Ce sera une reddition, sans gloire et sans condition. L’histoire aura présenté sa note. Celle qu’elle réserve aux bourgades arrogantes, dont la richesse masque trop longtemps le refus de se mettre en question.
Pour de multiples raisons, l’initiative de l’UDC contre l’immigration de masse cumule les défauts. Injuste, inefficace, dangereuse, elle organise la précarisation de la Suisse et son isolement européen. Conscientes que le 9 février constitue un carrefour existentiel, les forces vives du pays tentent d’expliquer les enjeux centraux. Malheureusement, sur le terrain, les discussions avec les citoyens montrent que leurs arguments laissent de marbre. De plus et surtout, trois représentations totalement fausses du scrutin altèrent le jugement de nos compatriotes.
Premièrement, au vu des sondages, l’idée s’est répandue que l’initiative ne gagnera pas. Or, les enquêtes ne font pas que renseigner sur l’opinion, ils la construisent. Autrement dit, qu’il soit juste ou faux, le dernier sondage qui donne les opposants majoritaires produit des effets concrets. On voit apparaître la montée du fameux « effet correcteur », où le votant change son choix de base pour tenter de construire un résultat nuancé. En clair, nombre de personnes affirment: « l’initiative ne va de toute façon pas passer, donc je peux l’approuver, non parce que je la crois nécessaire, mais pour donner un signal ». Or, la démocratie directe ne permet ni amendement, ni deuxième débat, ni conciliation entre les forces adverses. Son exercice est binaire, sans appel, ni signal. La disposition proposée est inscrite dans la Constitution ou ne l’est pas.
Deuxièmement, la prolifération des initiatives a fini par masquer leur importance. Dans les flux de votations sur tous les sujets et à tous les échelons, les citoyens peinent à distinguer l’essentiel de l’accessoire. De plus, ils ne mesurent plus les résultats de leurs votes. Entre lois d’application, nouveaux débats, agitation médiatique permanente, les conséquences de leurs choix s’estompent. Ainsi, le public n’accorde qu’un crédit relatif aux initiatives et à leurs effets. Ce sentiment est particulièrement vrai pour les démarches de l’UDC. On voit ses combats comme des croisades plus symboliques que politiques, à l’instar de la votation sur les minarets. « Comme cette initiative ne changera rien de fondamental, il faut la soutenir pour au moins faire un pas dans la bonne direction », répondent celles et ceux pour qui la démocratie directe est comme démonétarisée.
Troisièmement, le soutien à l’initiative découle bien davantage d’une validation des peurs que d’une acceptation des remèdes. A force d’avoir répété que l’UDC « pose de vrais problèmes, tout en offrant de mauvaises solutions », les partis classiques ont élevé les « pseudo-diagnostics » des nationalistes au rang de vérités statistiques. Dès lors, ils ont affaibli leurs propres analyses. Mais surtout, ils ont laissé entendre que les initiants disent la vérité. Or, si les diagnostics de l’initiative sont justes et que par nature ses effets sont limités, son approbation devient légitime, voire nécessaire. « Aujourd’hui, tout le monde est d’accord pour dire que la libre circulation des personnes fait problème », concluent celles et ceux pour qui l’inquiétude suffit à justifier le oui.
En réalité, le droit d’initiative organise une confusion permanente entre débat de société et décision politique. Créatif, insolent, ouvert, le débat de société se nourrit de tous les discours et de toutes les émotions. Il mélange les expertises les plus pointues aux approximations les plus fantaisistes. Il suscite un bouillonnement, où chaque théorie, chaque digression, chaque anecdote ont leur juste place, puisqu’il s’agit de débattre sans crainte, ni retenue. A l’inverse, la décision politique écarte les passions, recherche le calme, convoque la bonne foi et la connaissance des dossiers pour élaborer la meilleure loi possible, au profit du bien commun. La démocratie directe laisse croire que ces deux plans se rejoignent forcément. Il n’en n’est rien. Parfois même, ils s’excluent.
Aujourd’hui, une avalanche de considérations sur l’immigration submerge la Suisse. Analyses économiques, bilans démographiques, rappels historiques, projections dans l’avenir, exégèses philosophiques, reportages en tout genre, les approches se multiplient. AVS, fiscalité, logement, transports, urbanisme, formation, sécurité, santé, environnement, emploi, pas un aspect de la vie qui ne soit éclairé par la problématique des flux migratoires. Ce vaste brainstorming collectif, où chacun agite ses savoirs et ses préjugés, peut réjouir. Mais favorise-t-il réellement la prise d’une bonne décision ?
Il est urgent de sortir du Café du commerce ou de la salle de cours, pour revenir aux articles rédigés par l’UDC. Il est impératif d’en expliciter la portée. Nous ne sommes pas en présence d’un dispositif modéré, postulant de vagues intentions. Au contraire, le texte stipule que « la Suisse gère de manière autonome l’immigration des étrangers », rendant inutile toute négociation avec nos partenaires. Sans échappatoire possible, il instaure des contingents et programme la fin de la libre circulation des personnes, y compris par voie d’ordonnance. Si une opération vérité sur le contenu de l’initiative n’est pas conduite avec la dernière énergie, la votation sera explosive. Dans les urnes, les Suisses exprimeront leur ressenti de questions sociétales, sans vouloir obligatoirement de rupture drastique. Et le 10 février, ils découvriront que de nouvelles dispositions constitutionnelles brisent leurs positions européennes et briment leur économie, ouvrant une décennie de régression et d’incertitude.
Le temps est venu de nous demander ce que nous voulons. Nous sommes à la fois suisses et francophones, intégrés et périphériques. Une langue rassemble notre minorité, tout en nous séparant de la majorité alémanique. Cette frontière ne court pas sur le terrain de la communication, mais dans le terreau profond de la culture. La langue n’est pas un véhicule neutre de la pensée, mais la pulpe de l’esprit. Nos mots, nos phrases, nos explications du monde, nos approches des problèmes, nos mécanismes intellectuels ou nos affects nous inscrivent dans une grammaire et une histoire qui nous adossent à la France, sans affaiblir notre volonté d’être Suisses.
Ainsi, notre relation au pouvoir, nos conceptions de l’Etat ou de la démocratie, notre vision de l’extérieur, mais aussi nos perceptions du travail ou de la famille diffèrent de celles de nos compatriotes. Deux siècles de votations documentent ces spécificités culturelles, qui tantôt apparaissent de manière vive, tantôt se fondent dans d’autres clivages. De même, ces nuances colorent au quotidien la vie de nos partis et de nos associations. Chacun sait qu’au sein d’un groupe, si uni soit-il, Romands et Alémaniques ont régulièrement des approches différentes. Autrement dit, jamais nous ne serons des Alémaniques parlant le français, ni davantage des Français vivant en Suisse.
Notre culture doit-elle s’exprimer ? Voulons-nous que nos spécificités influencent la vie de la Confédération ? La dimension francophone a-t-elle un rôle à jouer, voire un devoir à remplir, dans un pays qui se revendique multiculturel ? Ces questions nous sont posées depuis la création de la Suisse moderne. En général, notre manière de les traiter est de ne pas y répondre. Nous préférons nous faufiler dans le système helvétique, plutôt que d’oser une parole dont l’affirmation risquerait de nous faire mesurer ses limites. De temps à autre, l’histoire nous oblige à sortir de notre réserve. Soudain, une injustice nous unit dans une protestation de minoritaires oubliés. Parfois, le destin de la Suisse révèle notre différence.
Aujourd’hui, que cela nous plaise ou non, la capacité de notre culture à s’exprimer est interrogée. La mise en vente du journal Le Temps dit combien l’expression d’une pensée francophone suisse est précaire. Il est parfaitement imaginable que la Suisse romande se réveille un jour avec un ou deux maigres journaux limités aux nouvelles locales et à quelques brefs communiqués surmontés d’une illustration. La disparition d’analyses de fond sur notre région, la perte d’une vision originale de l’actualité internationale, la fin de vrais débats d’idées, voilà les risques que nous courons. Nous devons réaliser que le Temps affronte un tournant existentiel, alors que L’Hebdo se bat avec des effectifs minimums et que les quotidiens cantonaux s’affaiblissent. Quant à l’édition de livres, elle ne survivrait pas sans aide
Certes, la RTS subsistera, quel que soit le destin de la presse. Mais la Radio et la Télévision ont des exigences techniques qui ne permettent pas les approfondissements de l’écrit. De plus, les médias de service public ont par nature des devoirs de proportionnalité et de neutralité qui limitent leur audace. Enfin, il ne peut exister de RTS vivante qu’aiguillonnée, défiée, entraînée par des journaux, des livres, des forums divers, crédibles et de qualité.
Acceptons-nous de devenir aphones, au moment précis où la Suisse doit réinventer son récit collectif ? Endormie dans un isolement superbe, la Confédération est réveillée par les mutations qu’elle voulait ignorer. De toutes parts, il lui est demandé de dire quel est son projet : rejoindre les régulations communes ou faire cavalier seul. Face à ce dilemme, voulons-nous faire entendre notre voix ? Comment participer aux débats, si personne ne nous demande notre avis ? Simultanément, les francophones ont besoin d’être informés sur la vie de leur région. Or la Suisse romande ne sera jamais un sujet ni pour Paris, ni pour Zurich. Qui parlera d’elle si elle perd peu à peu ses propres médias ? Qui restituera son existence à ses habitants ? Quelle est le devenir d’une culture sans écrits de qualité ?
Les difficultés du Temps nous apprennent que nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes. Au total, la Suisse romande compte moins d’habitants que l’aire urbaine de Lyon, sur un territoire qui ne représente pas le tiers de la région Rhône-Alpes. Pour des produits de communication, ce confetti constitue un petit marché qui ne séduit guère des investisseurs européens. Par ailleurs, un éditeur alémanique ne peut espérer faire des économies en imposant des synergies entre un titre zurichois ou bernois et son équivalent romand. Des approches journalistiques distinctes, ainsi que les attentes différentes du lectorat finiront toujours par faire échouer de telles stratégies. Pire, elles risquent de générer des coûts supplémentaires, en mobilisant des personnes au service d’une coordination au final inopérante. En matière culturelle, la liberté d’action est moins onéreuse que la planification artificielle.
Par conséquent, l’urgence est au rassemblement. Les Romands ont désormais la responsabilité d’imaginer une structure ayant pour objectif de ne pas laisser Le Temps mourir à petit feu, ni tomber dans des mains qui le réduiraient à une vague feuille financière, entrepreneuriale ou conservatrice. Elus, décideurs, investisseurs, intellectuels, citoyens, lecteurs pourraient constituer une plate-forme suffisamment forte pour lever les fonds utiles au projet. Toutefois, Fondation ou Coopérative, cette plate-forme n’a de chance de réussir qu’à deux conditions. D’une part, elle ne peut exister qu’avec une assise pluraliste, intégrant les forces vives de la région. D’autre part, elle n’a de sens que si elle mise sur une réflexion francophone de qualité, assumant son originalité dans le discours helvétique.
Chers concitoyens, la crise du Temps est aussi une opportunité. Voulons-nous la saisir ? Ou bien sommes-nous déjà résignés aux chuchotement fébriles et aux démarches obscures de ceux qui ne peuvent prendre directement la parole, parce qu’ils sont sans papiers ?