L’attentisme alimente le populisme

A première vue, la démission de Nigel Farage de la présidence d’UKIP peut surprendre. Pourtant, elle s’inscrit sans hiatus dans la pièce populiste. Celle-ci ne comporte pas un seul acte, mais déploie ses séductions perverses en une dizaine d’étapes.

Comparables, la votation suisse du 9 février 2014 sur l’immigration et le référendum britannique du 23 juin 2016 sur l’appartenance à l’UE montrent les sinuosités du populisme et sa capacité à rebondir. Sa victoire dans les urnes est d’abord un échec, qui peut se transformer en victoire et générer un nouveau cycle de captation du pouvoir, plus violent que le précédent. Cette dramaturgie comprend les phases suivantes.

1) Créant ou saisissant l'opportunité d'une votation européenne, les incendiaires populistes du type Blocher, Johnson ou Farage se déchaînent. Ils font campagne avec des cris d’autant plus efficaces qu’ils s’affranchissent du réel. Ils excitent les passions avec un seul mot d’ordre : ça suffit, le peuple doit reprendre le pouvoir face à l'UE !

2) En fait, ils ne veulent pas gagner. Leur objectif est uniquement de capter le pouvoir par une destruction systématique des partis classiques, gauche et droite confondues.

3) Le vote a lieu. Catastrophe, le peuple a cru les mensonges des populistes. Ils ont gagné! La maison brûle!!

4) Devant les flammes, la panique est générale. Du coup, les populistes commencent par nier leurs actes : mais non, la maison n'a pas brûlé ; la vie continue comme avant. Ainsi, après le 9 février, Blocher affirme que l’UE acceptera de renégocier la libre circulation des personnes. De même, au lendemain du Brexit, Johnson ose dire que rien n’a changé et, plus stupéfiant encore, que la Grande Bretagne va intensifier ses relations avec l’Europe.

5) Mais l'incendie a bel et bien eu lieu. Les dégâts commencent à se voir. En Suisse, l’accès aux programmes de recherche européens est suspendu. Au Royaume Uni, la monnaie et la bourse s’effondrent. Aussitôt, les incendiaires fuient comme des criminels et se dégagent des responsabilités. Blocher quitte le Parlement. Johnson sort de la course au poste de Premier ministre. Farage démissionne.

6) Dans un premier temps, les populistes quittent honteusement la scène. On peut les croire au tapis. Simultanément, les politiciens classiques, vilipendés durant la campagne, doivent se débrouiller. Pour ne pas ajouter de la crise à la crise, ils se gardent d'appliquer la décision populaire. Aujourd’hui, l’article 121a de la Constitution n'est toujours pas appliqué. En Grande Bretagne, personne ne veut actionner l'article 50 du Traité de l’Union Européenne.

7) Effrayé par les conséquences matérielles de sa décision, le peuple se fait à l'idée qu'il ne faut pas l'appliquer. En Suisse, plusieurs sondages montrent que les citoyens préfèrent maintenir les accords bilatéraux plutôt que d'appliquer les dispositions contre l’immigration. En Grande Bretagne, des incertitudes croissantes et une crise politique profonde vont faire grandir le désir d’une forme de statu quo.

 8) Les Etats qui ont cru s'affirmer en faisant un bras d'honneur à l'Europe se retrouvent toujours aussi dépendants, mais avec moins d’influence et des difficultés en plus. Concrètement, la mise en place d’un nouveau type de relations avec l’UE paraît impossible. Dès lors, l’idée s’installe que tout est de sa faute : c’est elle qui est à la source du conflit ; c’est elle qui ne sait pas résoudre les crises ; c’est elle qui ne respecte pas la démocratie ! Les incendiaires sont oubliés. Les votants sont exonérés de leur responsabilité. L’Europe, victime de l’agression populiste devient le bourreau.

9) C’est là qu’interviennent les dernières opportunités d’éviter une nouvelle montée du populisme. Deux options sont possibles. Soit la décision prise en votation est corrigée d’une manière ou d’une autre ; on ose dire à l’opinion qu’elle constituait une erreur, qui peut être atténuée par un nouveau scrutin. Soit elle est appliquée sérieusement, avec des conséquences négatives ; mais le pays apprend en vraie grandeur ce qu'il en coûte de suivre les incendiaires. Dans les deux cas, il devient alors imaginable de stabiliser peu à peu la scène politique et de reconstruire des projets sensés. La spirale populiste est brisée.

10) Mais si l'indécision perdure, si le pays s’égare dans un marécage technico-juridique visant à faire semblant de suivre la décision prise dans les urnes tout en la contournant, alors le retour triomphal des populistes est programmé. Un jour ou l’autre, ils réoccuperont la scène publique en criant : voyez la misère actuelle ; ni les élites, ni les Européens n'ont été capables de trouver des solutions respectant la volonté du peuple ; ce sont tous des salauds, qu’il est temps d’anéantir ! Un nouveau cycle s'amorcera, plus dangereux que le précédent.

Deux postulats se laissent déduire de cette dramaturgie en dix actes.

Premièrement, demander aux peuples de trancher leurs destin par oui ou par non n’augmente pas leur pouvoir, mais les inféode au contraire aux hasards de l’histoire ou aux experts. La démocratie, ce n’est pas devoir effectuer un choix brutal, sans pouvoir le nuancer, dont nul ne peut décrire les conséquences, au terme d’une campagne qui s’apparente au délire collectif. Autrement dit, la démocratie directe est totalement inadéquate pour résoudre des questions existentielles.

Deuxièmement, l’inaction des pouvoirs en place est le carburant des incendiaires. Le dragon populiste ne peut être asphyxié que sur le terrain sec et dur d’un réel délimité par des choix nets et courageux. Oublier l’animal dans le marécage de l’indécision, c’est le laisser prospérer à l’écart, pour y enfanter des monstres encore plus redoutables, qui reviendront dévorer un jour les attentistes sidérés.

Le Royaume Uni, nouveau membre passif de l’UE?

Réponse aux élucubrations de la Ligue vaudoise et aux ricanements satisfaits des europhobes

Menteurs, cyniques, irresponsables, les incendiaires populistes Johnson & Farage ont mis le feu à la Maison européenne. Toxiques pour les économies, les incertitudes et les indicateurs alarmants se multiplient. Sans doute, la facture de la fracture sera lourde, pour les Britanniques, mais aussi pour l’ensemble du continent.  Demain, les Européens, Suisses inclus et toutes catégories sociales confondues, risquent d’affronter de nouvelles difficultés en matière de revenus et d’emplois.
Toutefois, ces futures épreuves ne troublent guère M. Olivier Delacrétaz, président de la Ligue vaudoise, qui s’est réjoui du Brexit dans l’édition de 24 Heures du 28 juin. Peu surprenante, cette position s’inscrit dans une traçabilité historique qu’il convient de rappeler. Comment espérer la moindre empathie pour les peuples d’une Ligue qui a propagé un antisémitisme virulent durant la Seconde guerre mondiale, tout en admirant le projet nazi ?
Idéologue peu soucieux des faits, M. Delacrétaz soutient que nos entreprises ont fondé leur succès sur un refus bénéfique du projet européen. Péremptoire, il affirme donc que la sortie de l’UE sera pour la Grande-Bretagne aussi féconde que le fut pour la Suisse le rejet de l’EEE. Hélas, même une europhobie primaire n’autorise pas un tel travestissement de la réalité.

Faut-il le rappeler, au lendemain du 6 décembre 1992, les Suisses se sont précipités à Bruxelles pour obtenir l’accès au marché européen, qu’ils venaient pourtant de refuser. "Oubliez ce vote, ce n’est qu’un accident, nous sommes avec vous, nous sommes Européens, nous voulons bénéficier du grand marché", tels furent les demandes pressantes de Confédérés affolés à l’idée d’être marginalisés. Confiante dans un Conseil fédéral qui présentait la Suisse en future adhérente, l’Union a accepté d’ouvrir des négociations, qui ont abouti dix ans plus tard aux accords bilatéraux 1. Or, ce n’est qu’à ce moment là que notre économie a retrouvé de l’oxygène et que sa croissance en panne a redémarré !

D’autres accords ont suivi, contribuant au succès d’une Suisse qui a repris 80% de l’EEE. Sa réussite ne tient donc pas qu’à ses vertus, mais aussi à son intégration effective dans un projet stimulant. Non seulement la Suisse n’est pas hors du dispositif européen, mais de surcroît elle en tire bénéfice! Sans vouloir toujours le reconnaître, les citoyens en sont d’ailleurs conscients. C’est si vrai que la majorité d’entre eux craignent que les accords bilatéraux soient détruits et préfèrent leur maintien à l’application de l’article constitutionnel contre l’immigration.

Des phénomènes similaires tourmentent les Anglais. Effrayés par les conséquences de leur victoire, les brexiters prétendent soudain que rien ne va changer. Angoissés par les dégâts que causera une sortie de l’UE, les dirigeants en place n’osent pas la déclencher. Certes, l’avenir reste obscur. Toutefois, il est probable que la Grande Bretagne, nation marchande par excellence, veuille conserver un libre accès au marché européen. Pour ce faire et faute de pouvoir espérer une solution « à la carte », elle devra maintenir les principes fondateurs de l’Union, en particulier celui de la libre circulation des personnes, cause de sa rupture. Dès lors, elle se retrouvera dans une situation à la Suisse ou à la Norvégienne, contrainte de reprendre l’essentiel du droit européen sans pouvoir participer son élaboration.

Au final, le vote que les europhobes interprètent aujourd’hui comme un acte de fierté souveraine n’aura été qu’un abaissement du Royaume Uni au rang de membre passif de l’UE.

La « consocratie », nouvelle menace pour la Suisse

Désormais, je ne veux payer que ce que je consomme. Apparemment logique, cette attitude est en train d’empoisonner les relations déjà complexes entre les individus et les institutions. Le passage du « citoyen en charge de l’intérêt général » au « consommateur de la démocratie » devient une tendance lourde de nos sociétés. Trois phénomènes alimentent cette évolution. Tout d’abord, face à un monde ouvert, insaisissable et incertain, le repli dans l’accomplissement de soi rassure. Déconcertants, les changements d’échelle incitent les individus à se réfugier dans une petite sphère régie par leurs particularismes. Sorte de grand lâcher prise politique, la restriction de la vie publique à l’ego s’effectue au détriment de la perception d’un destin commun. Deuxièmement, à ce repli protecteur s’ajoute le rejet des structures. Pour un nombre croissant de citoyens, les systèmes organisés sont par nature oppressifs ou ringards. Ainsi, l’affirmation de soi semble avoir pour corollaire le dénigrement des institutions, dans une sorte de défiance automatique. Enfin, les nouvelles technologies créent des attitudes basées sur la satisfaction immédiate des attentes personnelles. Grâce à son objet connecté, chacun obtient aussitôt les mots, les sons, les images, les produits, les prestations qu’il désire. Dès lors, la société numérique tend à confondre l’Etat avec un fournisseur de commandes en ligne, qui serait bien avisé de remplacer ses administrations par des algorithmes.
Cette domination d’un consumérisme narcissique interroge toutes les démocraties. Mais elle menace directement la Suisse, qui offre à l’égoïsme le tremplin de l’initiative populaire. Plusieurs votations illustrent ce phénomène. La première portant sur les transports constitue l’archétype de la démarche individualiste et nuisible. Postulant que les automobilistes suisses sont des « vaches à lait » injustement traites par le Confédération, elle veut attribuer la totalité des recettes sur les carburants aux infrastructures routières. Or, la Suisse occupe déjà le second rang des pays européens qui investissent le plus pour le développement et l’entretien de leurs routes par rapport à leur PIB. Simplette, l’idée que l’argent de la route ne doit servir qu’à la route revient donc à priver chaque année la formation, la recherche, l’agriculture, l’armée, l’aide au développement, les transports régionaux d’un montant total de 1,5 milliards de francs. En fait, la transformation d’un impôt transversal en taxe affectée à une seule tâche menace de nombreux secteurs vitaux, tout en inondant de capitaux une caisse routière qui n’en manque pas. Dans le même esprit, l’initiative abusivement nommée « pour les services publics » veut proscrire les financements croisés des prestations, tout en interdisant aux entreprises concernées de poursuivre un but lucratif. Au passage, dans un marketing habile, elle prévoit d’étêter les salaires de leurs dirigeants. Mais sa vision centrale reste un silotage des politiques, couplé à une interdiction des bénéfices. Ces nouveaux carcans sont censés limiter le pouvoir de services publics devenus incontrôlables, pour mieux servir les besoins des consommateurs. Enfin, dans le sillage de ces deux démarches se profile déjà l’initiative No Billag, qui demande la suppression pure et simple de la redevance radio–télévision. Que chacun consomme et paye ce qui lui convient, telle est la philosophie individualiste de cette destruction de la SSR.
On voit donc naître une forme de néo-populisme, qui utilise les vieux réflexes de la démagogie classique, tout en rénovant son langage. Dans cette grammaire relookée, l’ennemi n’est plus l’étranger, l’immigré, le musulman, le marginal, le demandeur d’asile, mais l’Etat, le système, l’administration, l’institution. La cible n’est plus une liberté ou un droit, mais l’impôt ou la loi. La mise en scène n’est plus la peur des populations stigmatisées, mais la révolte contre les pouvoirs abusifs. Le registre n’est plus le rejet d’autrui, mais le refus de l’ordre dépassé. Dans ses habits neufs, ce populisme est doublement dangereux. D’une part, il paraît moderne, branché, libéré, futuriste, enfant talentueux du numérique, quand il utilise de vielles recettes. D’autre part, il semble au service de tous les consommateurs, alors qu’il défend souvent des intérêts particuliers.
Certes, permettre aux citoyens de se réapproprier les grandes structures étatiques et de revitaliser leurs relations avec les institutions constitue une vraie nécessité. Mais ce défi complexe appelle des réflexions profondes, ainsi que des efforts durables de tous les acteurs. Face à cette exigence austère, il est à craindre qu’une « consocratie » désinvolte exerce une séduction croissante. Hélas, son principal effet sera d’exploser les systèmes en place. Or, une fois les cadres détruits, les solidarités détricotées, le contribuable découvrira que l’achat de prestations étatiques au coup par coup lui coûte plus cher, sans améliorer leur qualité. Hasard heureux de l’histoire, puzzle improbable, la Suisse est le fruit d’une longue patience, faite de financements croisés, de péréquations complexes, de structures biscornues mais efficaces. Casser les cadres existants à coup d’initiatives consuméristes relève de l’aveuglement autodestructeur. En démocratie directe, l’hypertrophie du moi conduit à une atrophie du pays, qui organise peu à peu sa ruine et celle de ses habitants.

Un Président fantôme au Forum des 100

Chaque année le Forum des 100 nous offre de belles découvertes, avec son lot de surprises et de déceptions. Vivants, ces contrastes font le charme d’une polyphonie qui mélange les grands notables et les précurseurs iconoclastes.
Cette diversité permet d’apprécier la singularité d’orateurs aux styles parfois très éloignés. Mais elle suscite aussi de cruelles comparaisons. Sur ce plan, l’édition 2016 a mit en lumière le gouffre conceptuel qui sépare l’ancien Premier ministre français François Fillon, candidat à la présidence de la République, de l’actuel Président de la Confédération, Johann Schneider-Ammann.
Laissons de côté la forme, tant la pauvreté du verbe présidentiel fédéral reste incomparable, tant en allemand qu’en français d’ailleurs. Oublions aussi les clichés, qui font semblant de penser. Sans surprise, François Fillon n’a pas évité quelques postures gaulliennes plus rhétoriques que signifiantes. Prévisible, Johann Schneider-Ammann nous a servi l’éternelle métaphore du tunnel alpin censé démontrer l’ouverture de la Suisse, alors qu’elle s’est au contraire bétonnée dans une europhobie massive. En fait, c’est sur leur projet que les divergences sont révélatrices, d’autant plus que les deux politiciens appartiennent à la même famille idéologique.
Après avoir rappelé qu’il souhaitait redresser la France, François Fillon donne sa vision de l’avenir européen, fondée sur la conviction que se battre ensemble vaut mieux que d’agir seul. « L’intérêt national commande d’être européen » affirme-t-il, tout en ajoutant que cette exigence ne doit pas être remplie à n’importe quel prix. Dès lors, évoquant les carences actuelles de l’UE, il énumère son programme. Renforcer la zone euro en lui donnant un directoire politique, encadrer cet organe par les élus pour lui assurer une assise démocratique, harmoniser les politiques économiques, mais aussi budgétaires, fiscales et sociales, doter ce plan d’un calendrier, tels sont les points saillants de sa démarche.
Certes, le projet de l’ancien Premier ministre sonne très français et son caractère jacobin peut éveiller la critique. Toutefois, on doit le reconnaître, il se tourne hardiment vers demain, appelant à l’action, au moyen de la puissance publique, dans le cadre d’un renforcement du projet européen. De manière diamétralement opposée, le Président de la Confédération convoque des idées passéistes, basées sur le laisser-faire, excluant l’intervention de l’Etat, au service d’une Suisse absente de la construction européenne.
En substance, Johann Schneider-Ammann développe les thèses suivantes. La Suisse veut rester souveraine. Or, pour être souveraine, elle doit être riche. Autrement dit, tant qu’elle est riche, elle ne sera jamais contrainte d’adhérer à l’UE, objectif existentiel. Mais pour que sa richesse perdure, condition impérative, l’Etat doit intervenir le moins possible.
Stérile, cette réduction du destin fédéral aux avoirs en caisse rappelle les fantasmes des années soixante. « Mondial au plan économique, local au plan politique », tel était l’objectif d’une Confédération pensée comme une entreprise sans autre finalité que matérielle. Son Président actuel n’a pas quitté cette représentation. A l’entendre, la Suisse n’est pas un Etat, mais une somme de conditions-cadre utiles à l’économie et au confort de ses habitants. Et quand il parle d’ouverture, de souplesse, de combativité, il pense bien sûr aux marchés existants ou à conquérir.
Hélas, le temps où les Suisses pouvaient conduire leurs affaires sans se soucier de celles du monde est terminé. La chute du secret bancaire, la crise ouverte avec l’Europe, le fardeau du franc fort, la fin d’une croissance illimitée des exportations, autant de mutations qui appellent des réponses politiques et un Etat proactif. De même, la globalisation n’implique pas le retrait de la puissance publique, mais à l’inverse son engagement lucide et vigoureux.
Dans un Forum des 100 qui arpentait la notion complexe de nouvelles frontières, Johann Schneider-Amann parut figé sur des vieux territoires. En décalage avec les propos interrogeant l’avenir, le brave patron paternaliste de Schweiz AG donna l’image d’un Président fantôme d’une Confédération purement marchande disparue dans les brumes des Trente glorieuses.
Grave, cet aveuglement de Johann Schneider-Amann illustre la faiblesse collective d’un Conseil fédéral centré sur la gestion des comptes courants. Dangereuse, cette aboulie politique constitue non pas un atout mais un risque pour l’économie suisse qu’elle croit servir. Contagieuse, cette négation de toute prospective incite les citoyens à voir dans l’immobilisme social et le retrait du politique les meilleurs instruments pour affronter les défis à venir.

Avec ses initiatives à répétition, la Suisse aime-t-elle la roulette russe?

Quand la Suisse s’éveille, c’est en général pour mieux se rendormir. Elle ressemble au bourgeois qui aime les chocs de la vie, pour autant qu’il puisse les oublier au plus vite dans les bras de son fauteuil. Sauf exception, un événement politique fort n’ouvre pas une séquence de changement, mais la ferme aussitôt. Après chaque secousse, l’opinion se félicite qu’elle soit passée et croit éviter les suivantes en retombant dans un immobilisme pensé comme le meilleur moyen d’éviter les problèmes.
Hélas, il est probable que le sursaut citoyen du 28 février contre l’initiative UDC vérifie ce principe. Même s’il reposait sur un socle d’arguments rationnels, ce réflexe salutaire s’est structuré sur la peur : celle de savoir que le moindre voleur de pommes étranger risquait d’être expulsé, châtiment insensé menaçant un nombre considérable d’habitants et qui a fini par effrayer la majorité des Suisses. Manifestement, ce sont des émotions fortes qui ont provoqué une levée de boucliers contre l’initiative « de mise en œuvre ». Pour une fois, la peur a changé de camp. Mais cette crainte ne constitue pas encore une prise de conscience de la dangerosité du populisme, encore moins un tournant de société préparant une remise en question des fonctionnements helvétiques. En réalité, les Suisses ont évité de tirer un nouveau boulet dans la coque de leur démocratie déjà percée en plusieurs endroits. Aujourd’hui, réalisent-ils que la votation du 28 février n’a rien résolu ?
Tout d’abord, le non n’a pas protégé un acquis humaniste, mais une première initiative UDC contre les criminels étrangers, dont le contenu déjà choquant ne fait pas particulièrement honneur à la Suisse. Deuxièmement, ambigüe, manipulatrice, incompatible avec nos engagements européens, l’initiative contre l’immigration adoptée le 9 février 2014 a ouvert une crise qui reste sans solution et qui nuit à l’économie. Troisièmement, de nouvelles démarches populistes dangereuses vont mettre notre pays à l’épreuve. La soudaine lucidité de Christoph Blocher évoquant une possible retenue de son parti dans l’usage de la démocratie directe ressemble à un serment d’ivrogne. De plus, le chef des tribus souverainistes ne contrôle pas toutes les officines susceptibles de bombarder la Suisse d’initiatives aussi extrémistes qu’inapplicables. Enfin, la culture populiste continue à dominer la scène publique. Rien ne semble entrepris pour la contrer. Les consciences paraissent s’être désactivées, satisfaites qu’un résultat net légitime un nouveau sommeil.
Or, demain, qui aura peur de dire non aux juges étrangers ? De même, quel mouvement créera une émotion en faveur du droit international ? A terme, quelle part de la société sera toujours prête à se mobiliser contre ces initiatives sottes, simplistes, infâmes, en apparence tolérable, mais souvent destructrices, qui ne manqueront pas de se présenter ? Rien ne permet d’affirmer que des forces clairvoyantes se lèveront à chaque fois que la Suisse affrontera un vote impliquant de choisir entre la raison et le désastre.
Sur ces questions existentielles, la doxa avance deux postulats. Le premier veut que le risque généré par l’exercice du droit d’initiative sans garde-fou soit le prix à payer pour disposer d’une démocratie aussi vaste que possible. Mais que gagne le peuple quand lui sont soumises des propositions impossibles à trancher ou dont nul n’est en mesure de lui décrire les conséquences réelles ? Le second est que les Suisses finiront bien par comprendre que les populistes les instrumentalisent et que leurs idées doivent être repoussées. Cette foi dans une autorégulation des peuples, que l’histoire dément, fait penser à l’autorégulation des marchés, dont on sait les limites. Certes, les leaders populistes et les dictateurs finissent toujours par tomber, mais après avoir mis leur pays dans quel état ? Combien de guerres, combien de misères font-ils endurer à leurs administrés avant de s’autodétruire ?
En réalité, l’attentisme actuel revient à jouer à la roulette russe. La plupart du temps, le scrutin tel un doigt sur la gâchette ne provoquera pas d’impact. Mais il est aussi possible qu’une balle frappe un jour la Suisse, générant des lésions plus graves encore que celles du 9 février 2014. L’initiative populaire n’est pas un sondage en ligne, elle ne tire pas des balles à blanc, mais des dispositions constitutionnelles, valeurs suprêmes de notre droit, injonctions faites au pouvoir en place. Laisser n’importe quelles mesures brutales menacer la Suisse au travers de campagnes imprévisibles constitue déjà par nature un pari risqué. Mais renoncer à interroger cette pratique alors que nous sommes entrés dans le monde des flux ininterrompus de sensations éphémères tient de l’aveuglement. Aujourd’hui, les opinions sont devenues volatiles, flottant au gré du buzz et des images simplificatrices. Demain, formatées par la société numérique, elles se détacheront encore davantage des analyses structurées et des pouvoirs constitués. Simultanément, les partis et les associations portant le camp de la raison commencent à être épuisés par la multiplication de scrutins aléatoires. Les esprits sont lassés et les caisses sont vides. En clair, le 21e siècle s’annonce extrêmement périlleux pour la démocratie suisse.
Dans ce contexte, n’est-il pas temps de poser le pistolet pour réfléchir et envisager des réformes ? Pragmatique, la Suisse devrait oser un aggiornamento de ses fonctionnements pour éviter des catastrophes. Nul ne peut imaginer qu’un romantisme insoupçonné lui fasse aimer la roulette russe. Dès lors, ce sont probablement la paresse et la lâcheté qui l’incitent à préférer le hasard à l’examen de ses structures. Le 28 février, un éclair de lucidité a balayé l’initiative UDC. Quand les sombres visées du populisme et la part obscure de la démocratie directe seront-elles mises en pleine lumière ?