La « consocratie », nouvelle menace pour la Suisse

Désormais, je ne veux payer que ce que je consomme. Apparemment logique, cette attitude est en train d’empoisonner les relations déjà complexes entre les individus et les institutions. Le passage du « citoyen en charge de l’intérêt général » au « consommateur de la démocratie » devient une tendance lourde de nos sociétés. Trois phénomènes alimentent cette évolution. Tout d’abord, face à un monde ouvert, insaisissable et incertain, le repli dans l’accomplissement de soi rassure. Déconcertants, les changements d’échelle incitent les individus à se réfugier dans une petite sphère régie par leurs particularismes. Sorte de grand lâcher prise politique, la restriction de la vie publique à l’ego s’effectue au détriment de la perception d’un destin commun. Deuxièmement, à ce repli protecteur s’ajoute le rejet des structures. Pour un nombre croissant de citoyens, les systèmes organisés sont par nature oppressifs ou ringards. Ainsi, l’affirmation de soi semble avoir pour corollaire le dénigrement des institutions, dans une sorte de défiance automatique. Enfin, les nouvelles technologies créent des attitudes basées sur la satisfaction immédiate des attentes personnelles. Grâce à son objet connecté, chacun obtient aussitôt les mots, les sons, les images, les produits, les prestations qu’il désire. Dès lors, la société numérique tend à confondre l’Etat avec un fournisseur de commandes en ligne, qui serait bien avisé de remplacer ses administrations par des algorithmes.
Cette domination d’un consumérisme narcissique interroge toutes les démocraties. Mais elle menace directement la Suisse, qui offre à l’égoïsme le tremplin de l’initiative populaire. Plusieurs votations illustrent ce phénomène. La première portant sur les transports constitue l’archétype de la démarche individualiste et nuisible. Postulant que les automobilistes suisses sont des « vaches à lait » injustement traites par le Confédération, elle veut attribuer la totalité des recettes sur les carburants aux infrastructures routières. Or, la Suisse occupe déjà le second rang des pays européens qui investissent le plus pour le développement et l’entretien de leurs routes par rapport à leur PIB. Simplette, l’idée que l’argent de la route ne doit servir qu’à la route revient donc à priver chaque année la formation, la recherche, l’agriculture, l’armée, l’aide au développement, les transports régionaux d’un montant total de 1,5 milliards de francs. En fait, la transformation d’un impôt transversal en taxe affectée à une seule tâche menace de nombreux secteurs vitaux, tout en inondant de capitaux une caisse routière qui n’en manque pas. Dans le même esprit, l’initiative abusivement nommée « pour les services publics » veut proscrire les financements croisés des prestations, tout en interdisant aux entreprises concernées de poursuivre un but lucratif. Au passage, dans un marketing habile, elle prévoit d’étêter les salaires de leurs dirigeants. Mais sa vision centrale reste un silotage des politiques, couplé à une interdiction des bénéfices. Ces nouveaux carcans sont censés limiter le pouvoir de services publics devenus incontrôlables, pour mieux servir les besoins des consommateurs. Enfin, dans le sillage de ces deux démarches se profile déjà l’initiative No Billag, qui demande la suppression pure et simple de la redevance radio–télévision. Que chacun consomme et paye ce qui lui convient, telle est la philosophie individualiste de cette destruction de la SSR.
On voit donc naître une forme de néo-populisme, qui utilise les vieux réflexes de la démagogie classique, tout en rénovant son langage. Dans cette grammaire relookée, l’ennemi n’est plus l’étranger, l’immigré, le musulman, le marginal, le demandeur d’asile, mais l’Etat, le système, l’administration, l’institution. La cible n’est plus une liberté ou un droit, mais l’impôt ou la loi. La mise en scène n’est plus la peur des populations stigmatisées, mais la révolte contre les pouvoirs abusifs. Le registre n’est plus le rejet d’autrui, mais le refus de l’ordre dépassé. Dans ses habits neufs, ce populisme est doublement dangereux. D’une part, il paraît moderne, branché, libéré, futuriste, enfant talentueux du numérique, quand il utilise de vielles recettes. D’autre part, il semble au service de tous les consommateurs, alors qu’il défend souvent des intérêts particuliers.
Certes, permettre aux citoyens de se réapproprier les grandes structures étatiques et de revitaliser leurs relations avec les institutions constitue une vraie nécessité. Mais ce défi complexe appelle des réflexions profondes, ainsi que des efforts durables de tous les acteurs. Face à cette exigence austère, il est à craindre qu’une « consocratie » désinvolte exerce une séduction croissante. Hélas, son principal effet sera d’exploser les systèmes en place. Or, une fois les cadres détruits, les solidarités détricotées, le contribuable découvrira que l’achat de prestations étatiques au coup par coup lui coûte plus cher, sans améliorer leur qualité. Hasard heureux de l’histoire, puzzle improbable, la Suisse est le fruit d’une longue patience, faite de financements croisés, de péréquations complexes, de structures biscornues mais efficaces. Casser les cadres existants à coup d’initiatives consuméristes relève de l’aveuglement autodestructeur. En démocratie directe, l’hypertrophie du moi conduit à une atrophie du pays, qui organise peu à peu sa ruine et celle de ses habitants.

Un Président fantôme au Forum des 100

Chaque année le Forum des 100 nous offre de belles découvertes, avec son lot de surprises et de déceptions. Vivants, ces contrastes font le charme d’une polyphonie qui mélange les grands notables et les précurseurs iconoclastes.
Cette diversité permet d’apprécier la singularité d’orateurs aux styles parfois très éloignés. Mais elle suscite aussi de cruelles comparaisons. Sur ce plan, l’édition 2016 a mit en lumière le gouffre conceptuel qui sépare l’ancien Premier ministre français François Fillon, candidat à la présidence de la République, de l’actuel Président de la Confédération, Johann Schneider-Ammann.
Laissons de côté la forme, tant la pauvreté du verbe présidentiel fédéral reste incomparable, tant en allemand qu’en français d’ailleurs. Oublions aussi les clichés, qui font semblant de penser. Sans surprise, François Fillon n’a pas évité quelques postures gaulliennes plus rhétoriques que signifiantes. Prévisible, Johann Schneider-Ammann nous a servi l’éternelle métaphore du tunnel alpin censé démontrer l’ouverture de la Suisse, alors qu’elle s’est au contraire bétonnée dans une europhobie massive. En fait, c’est sur leur projet que les divergences sont révélatrices, d’autant plus que les deux politiciens appartiennent à la même famille idéologique.
Après avoir rappelé qu’il souhaitait redresser la France, François Fillon donne sa vision de l’avenir européen, fondée sur la conviction que se battre ensemble vaut mieux que d’agir seul. « L’intérêt national commande d’être européen » affirme-t-il, tout en ajoutant que cette exigence ne doit pas être remplie à n’importe quel prix. Dès lors, évoquant les carences actuelles de l’UE, il énumère son programme. Renforcer la zone euro en lui donnant un directoire politique, encadrer cet organe par les élus pour lui assurer une assise démocratique, harmoniser les politiques économiques, mais aussi budgétaires, fiscales et sociales, doter ce plan d’un calendrier, tels sont les points saillants de sa démarche.
Certes, le projet de l’ancien Premier ministre sonne très français et son caractère jacobin peut éveiller la critique. Toutefois, on doit le reconnaître, il se tourne hardiment vers demain, appelant à l’action, au moyen de la puissance publique, dans le cadre d’un renforcement du projet européen. De manière diamétralement opposée, le Président de la Confédération convoque des idées passéistes, basées sur le laisser-faire, excluant l’intervention de l’Etat, au service d’une Suisse absente de la construction européenne.
En substance, Johann Schneider-Ammann développe les thèses suivantes. La Suisse veut rester souveraine. Or, pour être souveraine, elle doit être riche. Autrement dit, tant qu’elle est riche, elle ne sera jamais contrainte d’adhérer à l’UE, objectif existentiel. Mais pour que sa richesse perdure, condition impérative, l’Etat doit intervenir le moins possible.
Stérile, cette réduction du destin fédéral aux avoirs en caisse rappelle les fantasmes des années soixante. « Mondial au plan économique, local au plan politique », tel était l’objectif d’une Confédération pensée comme une entreprise sans autre finalité que matérielle. Son Président actuel n’a pas quitté cette représentation. A l’entendre, la Suisse n’est pas un Etat, mais une somme de conditions-cadre utiles à l’économie et au confort de ses habitants. Et quand il parle d’ouverture, de souplesse, de combativité, il pense bien sûr aux marchés existants ou à conquérir.
Hélas, le temps où les Suisses pouvaient conduire leurs affaires sans se soucier de celles du monde est terminé. La chute du secret bancaire, la crise ouverte avec l’Europe, le fardeau du franc fort, la fin d’une croissance illimitée des exportations, autant de mutations qui appellent des réponses politiques et un Etat proactif. De même, la globalisation n’implique pas le retrait de la puissance publique, mais à l’inverse son engagement lucide et vigoureux.
Dans un Forum des 100 qui arpentait la notion complexe de nouvelles frontières, Johann Schneider-Amann parut figé sur des vieux territoires. En décalage avec les propos interrogeant l’avenir, le brave patron paternaliste de Schweiz AG donna l’image d’un Président fantôme d’une Confédération purement marchande disparue dans les brumes des Trente glorieuses.
Grave, cet aveuglement de Johann Schneider-Amann illustre la faiblesse collective d’un Conseil fédéral centré sur la gestion des comptes courants. Dangereuse, cette aboulie politique constitue non pas un atout mais un risque pour l’économie suisse qu’elle croit servir. Contagieuse, cette négation de toute prospective incite les citoyens à voir dans l’immobilisme social et le retrait du politique les meilleurs instruments pour affronter les défis à venir.

Avec ses initiatives à répétition, la Suisse aime-t-elle la roulette russe?

Quand la Suisse s’éveille, c’est en général pour mieux se rendormir. Elle ressemble au bourgeois qui aime les chocs de la vie, pour autant qu’il puisse les oublier au plus vite dans les bras de son fauteuil. Sauf exception, un événement politique fort n’ouvre pas une séquence de changement, mais la ferme aussitôt. Après chaque secousse, l’opinion se félicite qu’elle soit passée et croit éviter les suivantes en retombant dans un immobilisme pensé comme le meilleur moyen d’éviter les problèmes.
Hélas, il est probable que le sursaut citoyen du 28 février contre l’initiative UDC vérifie ce principe. Même s’il reposait sur un socle d’arguments rationnels, ce réflexe salutaire s’est structuré sur la peur : celle de savoir que le moindre voleur de pommes étranger risquait d’être expulsé, châtiment insensé menaçant un nombre considérable d’habitants et qui a fini par effrayer la majorité des Suisses. Manifestement, ce sont des émotions fortes qui ont provoqué une levée de boucliers contre l’initiative « de mise en œuvre ». Pour une fois, la peur a changé de camp. Mais cette crainte ne constitue pas encore une prise de conscience de la dangerosité du populisme, encore moins un tournant de société préparant une remise en question des fonctionnements helvétiques. En réalité, les Suisses ont évité de tirer un nouveau boulet dans la coque de leur démocratie déjà percée en plusieurs endroits. Aujourd’hui, réalisent-ils que la votation du 28 février n’a rien résolu ?
Tout d’abord, le non n’a pas protégé un acquis humaniste, mais une première initiative UDC contre les criminels étrangers, dont le contenu déjà choquant ne fait pas particulièrement honneur à la Suisse. Deuxièmement, ambigüe, manipulatrice, incompatible avec nos engagements européens, l’initiative contre l’immigration adoptée le 9 février 2014 a ouvert une crise qui reste sans solution et qui nuit à l’économie. Troisièmement, de nouvelles démarches populistes dangereuses vont mettre notre pays à l’épreuve. La soudaine lucidité de Christoph Blocher évoquant une possible retenue de son parti dans l’usage de la démocratie directe ressemble à un serment d’ivrogne. De plus, le chef des tribus souverainistes ne contrôle pas toutes les officines susceptibles de bombarder la Suisse d’initiatives aussi extrémistes qu’inapplicables. Enfin, la culture populiste continue à dominer la scène publique. Rien ne semble entrepris pour la contrer. Les consciences paraissent s’être désactivées, satisfaites qu’un résultat net légitime un nouveau sommeil.
Or, demain, qui aura peur de dire non aux juges étrangers ? De même, quel mouvement créera une émotion en faveur du droit international ? A terme, quelle part de la société sera toujours prête à se mobiliser contre ces initiatives sottes, simplistes, infâmes, en apparence tolérable, mais souvent destructrices, qui ne manqueront pas de se présenter ? Rien ne permet d’affirmer que des forces clairvoyantes se lèveront à chaque fois que la Suisse affrontera un vote impliquant de choisir entre la raison et le désastre.
Sur ces questions existentielles, la doxa avance deux postulats. Le premier veut que le risque généré par l’exercice du droit d’initiative sans garde-fou soit le prix à payer pour disposer d’une démocratie aussi vaste que possible. Mais que gagne le peuple quand lui sont soumises des propositions impossibles à trancher ou dont nul n’est en mesure de lui décrire les conséquences réelles ? Le second est que les Suisses finiront bien par comprendre que les populistes les instrumentalisent et que leurs idées doivent être repoussées. Cette foi dans une autorégulation des peuples, que l’histoire dément, fait penser à l’autorégulation des marchés, dont on sait les limites. Certes, les leaders populistes et les dictateurs finissent toujours par tomber, mais après avoir mis leur pays dans quel état ? Combien de guerres, combien de misères font-ils endurer à leurs administrés avant de s’autodétruire ?
En réalité, l’attentisme actuel revient à jouer à la roulette russe. La plupart du temps, le scrutin tel un doigt sur la gâchette ne provoquera pas d’impact. Mais il est aussi possible qu’une balle frappe un jour la Suisse, générant des lésions plus graves encore que celles du 9 février 2014. L’initiative populaire n’est pas un sondage en ligne, elle ne tire pas des balles à blanc, mais des dispositions constitutionnelles, valeurs suprêmes de notre droit, injonctions faites au pouvoir en place. Laisser n’importe quelles mesures brutales menacer la Suisse au travers de campagnes imprévisibles constitue déjà par nature un pari risqué. Mais renoncer à interroger cette pratique alors que nous sommes entrés dans le monde des flux ininterrompus de sensations éphémères tient de l’aveuglement. Aujourd’hui, les opinions sont devenues volatiles, flottant au gré du buzz et des images simplificatrices. Demain, formatées par la société numérique, elles se détacheront encore davantage des analyses structurées et des pouvoirs constitués. Simultanément, les partis et les associations portant le camp de la raison commencent à être épuisés par la multiplication de scrutins aléatoires. Les esprits sont lassés et les caisses sont vides. En clair, le 21e siècle s’annonce extrêmement périlleux pour la démocratie suisse.
Dans ce contexte, n’est-il pas temps de poser le pistolet pour réfléchir et envisager des réformes ? Pragmatique, la Suisse devrait oser un aggiornamento de ses fonctionnements pour éviter des catastrophes. Nul ne peut imaginer qu’un romantisme insoupçonné lui fasse aimer la roulette russe. Dès lors, ce sont probablement la paresse et la lâcheté qui l’incitent à préférer le hasard à l’examen de ses structures. Le 28 février, un éclair de lucidité a balayé l’initiative UDC. Quand les sombres visées du populisme et la part obscure de la démocratie directe seront-elles mises en pleine lumière ?

Le modèle suisse au bord du chaos

Souvent, les Suisses aiment recenser les malheurs du monde pour y lire en contrepoint l’énoncé de leurs vertus. Jamais, ils n’ont pratiqué cet exercice avec autant d’ardeur qu’aujourd’hui. Sur la place publique, faire la leçon à nos voisins proches ou lointains est devenu la règle. Par principe, il ne semble plus imaginable qu’un pays étranger puisse conduire une action pertinente. A l’inverse, les blocages intérieurs sont minimisés, même quand ils montrent une Suisse en danger. Quotidien, un vaste travail de déni collectif fait de chaque impasse une raison supplémentaire de s’obstiner dans la même voie. Aucun changement de paradigme n’est concevable. Rien ne doit altérer un modèle que le monde entier nous envie.
Ce narcissisme illustre l’inféodation du pays au populisme. Dominante, sa grammaire impose de fustiger l’étranger et les étrangers, tout en célébrant la sagesse du peuple suisse exprimée dans des votations toujours plus nombreuses. Dès lors, désactivées,  les consciences ne mesurent plus à quel point certaines pratiques sont au bout du rouleau, même quand le rappel des faits est cruel.
Le Conseil fédéral vient d’être renouvelé, sans que le parlement s’interroge sur son orientation politique. Clé de sa composition, l’arithmétique a renforcé ses divisions, en doublant la représentation de l’UDC. Résultat, dans un « régime de discordance » qui tourne à la farce, deux magistrats provenant d’un mouvement extrémiste préconisent l’isolement de la Suisse et la violation de droits fondamentaux, tandis que leurs collègues tentent de l’empêcher. La seule ressource du système est d’atténuer ce non sens en mettant au pouvoir des ministres sans envergure, pour que le déchirement de l’exécutif s’effectue sans fracas. Perçoit-on l’absurdité de construire un gouvernement suffisamment faible pour que sa discrétion masque ses désaccords ? Voit-on le danger de se contenter d’un exécutif structurellement paralysé dans une société où les ravages du populisme ne font que commencer ?
Plus inquiétantes encore, les dérives de la démocratie directe montrent un modèle au bord de la faillite. Le 28 février, nous votons sur une initiative saugrenue, qui veut « mettre en œuvre » une précédente sur le renvoi des criminels étrangers. Bousculant les institutions, cette démarche est de type « putschiste ». Premièrement, elle a été lancée sans attaquer la loi d’application de la première initiative en référendum, ni même attendre que le parlement ait achevé sa rédaction. Par conséquent, en cas de oui, la décision du souverain exprimée dans le scrutin initial ne sera pas respectée. C’est donc une forme de cannibalisation de la volonté populaire qu’organise cette initiative de mise en œuvre. Deuxièmement, inhumaine, elle viole le principe de proportionnalité, fondement de l’équité depuis la nuit des temps. Troisièmement, elle écarte d’un revers de main la justice suisse, en imposant l’automaticité des expulsions. Quatrièmement, elle torpille les Chambres fédérales, en proposant des articles constitutionnels directement applicables.
Pourquoi la Suisse ne condamne-t-elle pas massivement une opération qui annonce une forme de dictature populiste, où les pulsions brutes dictent la loi ? Quel aveuglement la conduit à commenter la montée des idées totalitaires en Pologne ou ailleurs, sans voir qu’elles dominent déjà sa démocratie ? Pourtant, depuis des années, l’UDC a tombé le masque. Son idéologie nauséeuse et ses projets destructeurs sont clairement affichés. Rien n’est caché, tout est revendiqué, proclamé et, surtout, mis en œuvre. Etrangement, les attaques des populistes ne troublent guère les Suisses, quand elles devraient provoquer leur sidération.
En fait, cette passivité tient au refus de nommer l’UDC, pour se protéger du réel. Incapable d’admettre la réussite spectaculaire d’une faction violente sur son sol, la Suisse s’obstine à la voir comme un parti classique. Parce que Christophe Blocher et ses amis n’ont pas créé un front ex nihilo mais ont eu l’habileté de faire une OPA sur un petit parti agrarien qui n’était plus qu’une coque vide dans les années 80, l’immense majorité des médias, des élus, des politologues et des citoyens traitent l’UDC comme le PS, le PLR ou le PDC, avec les mêmes schémas de pensée et les mêmes grilles de lecture. Certes, ses coups de boutoir ne sont pas occultés, mais il lui est prêté des finalités et des fonctionnements similaires aux autres formations politiques. Or l’UDC n’est pas de même nature. Elle vérifie, par contre, les paramètres qui caractérisent un « mouvement populiste ».
Marchant derrière ses chefs comme une armée derrière ses généraux, le mouvement populiste est en croisade contre les institutions. Justicier, il célèbre de manière obsessionnelle un peuple idéalisé, homogène et sans défaut, victime des « élites » ou du « système », qui le méprisent et le trompent. Sacrée, sa mission tend à le placer au-dessus des lois et des usages. Elle justifie ses outrances et l’autorise à « renverser la table ». Menaçant, le mouvement agite les peurs, désigne des boucs émissaires, stigmatise les étrangers, pourfend « les parasites protégés par les élites », qui ruinent le pays et rendent son action nécessaire. Irresponsable, il n’a pas d’exigence de résultat et ne rend jamais de compte. Seul le pouvoir l’intéresse. Dans ce but, il n’hésite pas à créer les problèmes qu’il dénonce, tel l’incendiaire qui met le feu à la maison, puis désigne les flammes pour justifier ses cris. Obligé de provoquer pour survivre, jamais il ne se normalise et seule l’opposition résolue de ses adversaires le neutralise.
Dans cette optique, le 28 février pose une question simple au modèle suisse : le sursis ou le chaos. Toutefois, même si le texte insensé de l’UDC devait échouer, d’autres viendront du même camp, tout aussi dangereux. Si le pays n’ouvre pas rapidement les yeux sur la nature des forces qui le déconstruisent, il finira par perdre une bataille décisive dont il mettra des générations à se relever. Sans scrupule et bien armé, installé au cœur du pouvoir, le populisme tient la place. Le regarder en face, sans baisser les yeux, nommer ses fantasmes, à voix haute, refuser de jouer avec lui, par principe, tel est le sursaut moral impératif pour qu’un jour la Suisse retrouve la raison.

Pour gérer son destin européen, la Suisse compte sur l’année du singe

L’année du Singe vient de débuter en Chine. Elle annonce douze mois de grande incertitude. Grimaçante ou joyeuse, effrayante ou drôle, elle est porteuse du pire et du meilleur. Nul ne sait sous quelle forme le Singe va se manifester : un ouistiti rieur ou un gorille menaçant ? En 2016, il convient donc de renoncer aux planifications et de s’en remettre aux circonstances.
C’est donc une année suisse par excellence ! Depuis toujours, la Confédération peine à développer des visions stratégiques. Aujourd’hui, incapable de se déterminer, elle a abandonné la gestion de son destin européen aux événements extérieurs.
Dans cet esprit, certains médias ont accueilli avec des cris de joie l’octroi d’un « frein d’urgence » à David Cameron. Voilà la bonne nouvelle tant attendue, se sont-ils exclamés ; après avoir fait des concessions aux Britanniques, l’UE n’aura d’autre choix que de se montrer accommodante avec la Suisse, ont-ils ajouté. Une fois de plus, des circonstances extérieures favorables semblaient servir le pays de l’indécision. Particulièrement révélateur, cet enthousiasme met en lumière une série d’illusions.

Premièrement, rien ne dit que les nouvelles venues de Londres soient bonnes. D’une part, le premier ministre anglais n’a pas demandé des restrictions à la libre circulation des personnes, mais au tourisme social. D’autre part, un pays tiers ne saurait obtenir des conditions plus favorables qu’un membre de l’Union. Enfin, David Cameron est en négociation avec Bruxelles, quand la Confédération s’est mise en rupture de contrat. Les discussions visant à empêcher le Brexit pourraient donc aussi bien fixer des limites que tracer des ouvertures.

Deuxièmement, La Suisse tente d’arracher aux Européens une clause de sauvegarde en matière de libre circulation des personnes. Or, ce faisant, elle se bat pour obtenir un cadeau dont la valeur politique est égale à zéro ! En effet, l’UE ne saurait envisager un tel mécanisme qu’en cas de situation socio-économique grave. Autrement dit, si par miracle une forme d’accord devait intervenir, son contenu forcément minimum serait aussitôt qualifié de dérisoire par les nationalistes. En clair, une solution intégrant les Européens ne pourra jamais être une application sérieuse de l’article constitutionnel adopté le 9 février 2014. Par conséquent, le Conseil fédéral travaille depuis deux ans sur une fiction politique, qui ne résoudra rien au plan intérieur.

Troisièmement, en espérant que des astuces sans valeur vienne la tirer d’embarras, la Suisse renonce à s’interroger. Or des questions brûlantes sont ouvertes. Que faut-il respecter en priorité, l’art. 121a Cst. ou les accords avec l’UE ? Que souhaitent réellement les citoyens, interrompre ou poursuivre l’intégration européenne ? Avec qui préfère composer le Conseil fédéral, les populistes ou les Européens ? Quel rôle une Suisse située au cœur de l’Union veut-elle jouer demain, celui d’un Etat tiers, d’un membre passif copiant les normes européennes ou d’un membre actif disposant de droits politiques ?

Ecartelé, le Conseil fédéral imagine simultanément introduire une clause de sauvegarde unilatérale et reprendre la ratification de l’extension de la libre circulation des personnes à la Croatie ; au parlement et à l’UE de se débrouiller avec ces signaux opposés. Divisés, les partis souhaitent attendre sans prendre de risque ; aux événements de préciser les chemins possibles. Lassés, les citoyens veulent tout, être dedans et dehors de l’UE ; aux élus de se débrouiller avec leurs aspirations contradictoires.

Selon la tradition chinoise, l’année du Singe est celle de l’irrationnel, où mieux vaut ne rien décider. Convertie à l’orientalisme, la Suisse abuse de cette croyance. Elle semble oublier que l’imprévu pourrait aussi briser d’un coup ses relations extérieures, tout en jetant ses institutions dans le chaos.

Se choisir un destin, adopter un cap, définir des stratégies, affronter ses démons, combattre le populisme, n’est-ce pas finalement plus satisfaisant et plus sûr que de s’en remettre à l’horoscope ?