Liberté, vérité, mobilité, une dynamique pour la Suisse?

Les défis qu’affronte le nouveau président de la République française sont immenses. Les attentes légitimes des habitants sont considérables. Aujourd’hui, nul ne sait s’il parviendra à réconcilier et relancer son pays. Stupéfiante, sa trajectoire est la résultante de multiples facteurs. Toutefois, une constante apparaît tant dans sa conquête de l’Elysée que dans ses premiers pas au pouvoir. En revendiquant la complexité des problèmes tout en rejetant les cadres établis, il recourt à la force politique la plus ancienne, mais aussi la moins usitée : la liberté. Ce retour aux sources inspirera-t-il la Suisse ?
A chaque étape, la démarche d’Emmanuel Macron montre un homme libre. Sortir du rang, créer un mouvement au-dessus de la mêlée, gagner la présidence sans l’appui des vieux appareils, régénérer la vie publique en proposant d’élire à l’Assemblée nationale une foule de candidats sans passé politique, composer un gouvernement émancipé des règles traditionnelles, autant de ruptures dont beaucoup rêvaient tout en les croyant impraticables.
Or, ces libérations des énergies ont été rendues possibles par la répétition de vérités qui ont balayé des illusions perçues jusque alors comme des évidences. De manière paradoxale, c’est parce que le candidat Macron a dit ce qu’un politicien doit normalement taire qu’il a marqué l’opinion. A la surprise de ses concurrents, c’est en décapant le réel qu’il s’est inscrit dans la réalité. La politique n’est pas toute puissante. La République ne peut pas garantir la survie d’une entreprise privée. L’Europe n’est pas un problème mais une solution. La France ne doit pas se situer face à Berlin mais avec Berlin. L’intérêt du pays est bien supérieur à celui des partis. La protection des êtres humains prime sur celle des idéologies. Le catastrophisme ne produit rien contrairement à l’espoir basé sur la quête de solutions.
A l’inverse des provocations populistes qui tuent la pensée, ces vérités ont ouvert le champ de la réflexion. Iconoclastes, elles ont bousculé les fausses certitudes. Fécondes, elles ont travaillé les esprits, déplacé les points de vue, fait tomber des cloisons, créant ce mouvement sans lequel aucun progrès n’est envisageable. Certes, tout reste à faire pour un président français qui sera jugé sur ses résultats. Toutefois, il a enclenché une dynamique liberté, vérité, mobilité, qui est déjà en soi un acquis.
Pour les Suisses, cet élan est particulièrement troublant. Au pays des montagnards qui se croient indépendants, les hommes libres sont rarissimes, les discours restent enkystés dans les mythes et l’immobilisme constitue un but en soi. En tout cas, nombre de vérités sont recouvertes par de pieux mensonges. Ainsi, on qualifie l’UDC de parti conservateur, voire agrarien, alors qu’il s’agit d’un bloc identitaire europhobe et xénophobe, inapte à la concordance. Plus frappant encore, un voile pudique cache les dysfonctionnements avérés de la démocratie directe. Bien que tout politicien intègre sache que ce système appelle des réformes, il est porté aux nues, paré de fausses vertus et donné fièrement en exemple.
Enfin, la tromperie la plus spectaculaire concerne l’Union européenne. Dans l’espoir d’en profiter, les Suisses prient en cachette qu’elle réussisse. Mais en public, ils ne savent que la dénigrer. Pire, la majorité des élus pratique le discours nationaliste, qui en fait une ennemie. Aux défis que le 21ème siècle pose à toutes les démocraties, la Suisse ajoute donc celui de sortir d’un mensonge collectif devenu le plus grand frein à l’évolution des esprits. Qui débarrassera la Confédération des fables qui la paralysent ? En fait, rien n’empêcherait un Conseiller fédéral de rappeler que la Suisse est européenne, que son intérêt est de poursuivre son intégration dans l’Union et qu’elle a, de surcroît, le devoir de contribuer à son succès, même s’il implique des réformes. Il parlerait ainsi en homme libre, rétablissant la vérité. Et si les mots lui manquent, ceux d’Emmanuel Macron sont disponibles.

La démocratie directe fait-elle le lit du populisme?

Certes, la démocratie directe n’est pas en soi un moteur du populisme. Si elle fonctionne bien, elle peut même contribuer à le contenir. Malheureusement, telle qu’elle s’exerce en Suisse, c’est-à-dire sans le moindre garde-fou, elle lui sert de catalyseur. Dans ce débat, le référendum n’est pas concerné. Instrument de contrôle du législateur, il se borne à lui renvoyer sa copie, quand les citoyens la jugent inadéquate. Tout autre est le droit d’initiative, qui permet pratiquement à n’importe quelle idée de faire irruption sur la scène publique.
Or ce mécanisme n’est pas neutre, en termes politiques et sociologiques. Par nature, l’initiative a des vertus asymétriques. Elle est inopérante pour mettre en place une réforme approfondie. A une proposition forcément complexe, chacun peut trouver au moins une bonne raison de dire non. Par contre, elle est d’une efficacité redoutable pour rassembler les mécontents sur une idée simple. En proposant des mesures brutales, en désignant des fautifs, en agressant les institutions, elle augmente considérablement ses chances de succès. En fait, l’instrument donne sa pleine mesure quand il coïncide avec le populisme : simplisme outrancier, stigmatisation de certains habitants, croisade contre le système.
Deuxièmement, nul n’est besoin qu’une proposition triomphe pour qu’elle marque la société. Dès qu’une idée, même aberrante, a réunit les signatures exigées, elle se transforme en débat légitime, auquel ni les partis, ni les médias, ni les citoyens ne peuvent se soustraire. Et plus l’initiative est agressive, plus elle attire l’attention. Actuellement, aucune barrière ne protège les droits fondamentaux ni la démocratie elle-même d’une attaque en votation. Des mesures discriminatoires ou liberticides peuvent occuper fièrement la place publique sous couvert de bonne démocratie, alors qu’elles n’auraient pas dû quitter les milieux extrémistes qui les agitent.
On répliquera qu’un débat validé par cent mille signatures devient pertinent. Hélas, il est facile de séduire en désignant des boucs émissaires, de surcroît en demandant un paraphe qui n’engage à rien. De plus, la barre qui doit être franchie est aujourd’hui dérisoire : cent mille signatures ne représentent plus que 1,9% des citoyens. Dans une société numérique où la diffusion de documents via les réseaux sociaux est d’une facilité inouïe, le droit d’initiative est devenu un outil de marketing, facilitant par nature la promotion de thèses haineuses et brutales.
Les résultats sont là, incontestables. Dans une Suisse où les citoyens ne cessent de voter, l’UDC est devenue le premier parti en affirmant que les élites confisquent le pouvoir. Dans une Confédération qui se pense exemplaire, le Conseil fédéral a peur du peuple et s’abrite derrière les travaux du Parlement, dont la légitimité est niée par les populistes. Dans un pays qui se croit tolérant, le simple examen critique d’institutions datant du 19e siècle est devenu une trahison. Autrement dit, la démocratie directe n’a pas exercé d’effet préventif sur le développement des idées populistes, mais a contribué à les inscrire dans l’ADN citoyen. Ainsi, ce n’est pas l’UDC qui a perverti l’initiative, mais la rusticité de cet instrument mythifié qui a favorisé son succès. Protéger la dignité humaine, adapter le fonctionnement du droit d’initiative pour qu’il retrouve un rôle de stimulant constructif plutôt que de jerrican au service des incendiaires populistes, ces réformes sont nécessaires et possibles. La démocratie n’est pas une structure vide, mais une démarche vivante, une intention de la société, une recherche de civilisation. Dans cette optique, ses institutions ne sont jamais innocentes et toujours perfectibles.

Bienvenue dans le monde à l’envers !

Longtemps, les signes avant-coureurs de la tempête se sont accumulés. On les voyait envahir l’horizon, on pouvait les nommer. D’abord, les cumulus noirs d’un nationalisme renaissant couvrirent le ciel. Puis vinrent les coups de tonnerre des populistes, bretteurs avides de pouvoir. Enfin, le vent mauvais du simplisme brutal souffla sur les têtes. Aujourd’hui, la tempête fait rage. Inimaginable, le Brexit a été voté. Impensable, la présidence Trump est en marche. Incontrôlables, les mouvements extrémistes font l’agenda. Or, les alarmes ne retentissent pas. Parce qu’elle est sur nous, la tempête a disparu des écrans radar. Alors qu’elle se renforce, elle devient progressivement la normalité. Violente, elle a retourné les esprits comme des parapluies. Sans pitié, elle a fait tomber les masques de ceux qui l’admiraient en secret.
Ce grand retournement frappe des valeurs fondamentales, avec  des conséquences inouïes. La liberté, si chèrement payée au siècle dernier, fait aujourd’hui sourire. Nouvelle tendance, la contrainte la remplace. Dans cette folle bascule, l’Union européenne devient l’ennemie des peuples, tandis que Poutine incarne leur salut. Vive les régimes autoritaires. Au diable les Droits de l’homme, les textes et les juges qui les protègent. A bas la liberté pour les personnes de se mouvoir, pour survivre ou chercher du travail au delà de frontières à nouveau sacrées.
Deuxième renversement, la prospérité n’est plus liée aux échanges, mais à leur diminution. Le paradis, c’est le protectionnisme. L’enfer, c’est la mondialisation. Finissons-en avec ces organisations internationales, ces traités commerciaux et ces marchands cosmopolites. Chacun chez soi, chacun pour soi. Au lieu d’élever les protections sociales à des échelles plus vastes que la nation, on veut s’anémier dans un entre soi économique. Comme si demain, les barrières douanières allaient inciter les milliardaires à partager leur fortune. Dans une logique absurde, on parie sur une pauvreté collective retrouvée pour mettre fin aux injustices.
Sans surprise, la tempête n’a pas épargné la pensée. Le langage, tout d’abord, a été retourné comme une vieille chaussette. La recherche du mot juste, le respect de l’opinion adverse, les périphrases pour ne pas blesser autrui, ce long travail des sociétés multiculturelles pour qu’une parole puisse vivre entre des individus différents a été balayé. L’outrance, la vulgarité, l’invective et surtout la stigmatisation, cette déconstruction de la civilisation, sont devenues la règle. De même, l’étude, la recherche, l’exploration de la complexité, l’interrogation des certitudes ont été remplacées par le simplisme tonitruant. Moins on en sait, mieux on se porte. A bas les écoles, haro sur les universitaires.
Certes, la tempête s’est levée côté droite. Ploutocrates ou identitaires, les Trump, Erdogan, Orban, Farage, Wilders, Le Pen et autres Blocher détestent la sociale démocratie et veulent sa perte. Hélas, d’autres courants sont contaminés. Tristement, on voit certains représentants égarés de la gauche instruire le procès de leur propre camp. Dans leur bouche, la victoire de la haine devient la faute de ceux qui la combattent. Nos élus ont abandonné le peuple, disent-ils. Les classes populaires sont orphelines, ajoutent-ils, sans voir combien ce paternalisme suggère des citoyens davantage soumis à l’autorité d’un chef qu’émancipés de leur condition. Quand des allégations obscures sont répétées de tous côtés, elles finissent par briller comme l’acier. Entre les mâchoires populistes, l’espace ne cesse de se réduire.
Même si les périodes ne sont pas comparables, ces mécanismes font songer aux années Trente. Même si des évolutions similaires ne sont pas forcément à craindre, nombre de phénomènes se ressemblent. Or, dernier retournement, le passé et ses leçons n’existent plus. Le présent ne peut être évalué qu’à l’aune d’un avenir présenté comme apocalyptique si le pouvoir n’est pas donné aux leaders souverainistes. N’évoquez plus ni le fascisme, ni le nazisme, nous ne tolérons plus ce rappel, protestent les populistes. Mais quelle autre science politique avons-nous, pauvre humanité, si ce n’est la mémoire de nos erreurs ? Magnifique escamotage, l’histoire n’existe plus. D’une bourrasque, la tempête l’a remplacée par l’identité. Nationale ou sociale, seule l’identité a désormais le droit de nourrir l’analyse.
Si vous êtes juif, musulman, noir, immigré, artiste, chercheur, intellectuel, marginal, cosmopolite, homosexuel ou simplement attaché aux libertés fondamentales, prenez garde, les « hommes forts » au service du « vrai peuple » sont de retour. Si vous les ménagez, eux ne vous épargneront pas. Naturellement, à terme, ils échoueront. Mais après quels dégâts faits aux démocraties ? Après combien de souffrances infligées aux populations ? Dans un monde à l’envers, il faut garder le cœur à l’endroit. A chaque injustice, réagissez, sans vous décharger sur autrui, ni espérer que le temps réglera l’affaire. Et si la sottise vous traîne un jour vers la charrette qui mène sur la place où les opportunistes se moquent des insoumis, n’hésitez pas, montez ! La tête haute.

Le populisme, redoutable méthode de captation du pouvoir

Certes, l’élection de Donald Trump est le résultat d’une somme de facteurs, dont certains sont spécifiquement américains. Toutefois, elle s’inscrit aussi dans une chaîne d’événements qui voient les fantasmes et les leaders qualifiés de populistes triompher. Mais qu’est-ce que le populisme ? Une simple expression à la mode ou un mécanisme politique précis ?
Deux fausses pistes
D’emblée, éliminons les fausses pistes. Pour certains, le populisme ne serait pas un phénomène politique, mais une simple réponse mécanique aux déficits démocratiques. Son actuel succès reposerait sur l’impossibilité pour nos contemporains de se faire entendre. Ce postulat ne repose sur rien.
En réalité, le temps béni d’une démocratie parfaite, sans tension, contrôlée par des citoyens satisfaits, n’a jamais existé. Au contraire, un regard en arrière, par exemple sur les années cinquante, montre des administrés dociles face aux pouvoirs, peu consultés, ainsi que des grands partis qui décident de tout, sans état d’âme. Aujourd’hui, portés par le besoin de transparence et les nouvelles technologies, les débats sont plus vastes, plus intenses, plus insolents, interpellant de manière directe les élus. Mieux, la plupart des décisions prises par les autorités le sont après des examens de l’opinion, qui ne se pratiquaient pas auparavant (sondages, questionnaires, enquêtes, études d’impact, commissions citoyennes, groupes de travail). Enfin, le populisme n’est pas absent de sociétés très participatives, comme la Suisse. Dans un pays où les citoyens votent chaque trimestre sur une ribambelle de sujets, le premier parti est l’UDC, dont le credo est la stigmatisation d’élites accusées d’ignorer le peuple.
Seconde fausse piste : le populisme n’est pas le corollaire de la misère. Dire qu’il est la voix des prolétaires protestant contre la pauvreté n’a pas de sens. En effet, il existe des pays pauvres sans leaders populistes. A l’inverse, certains triomphent dans des pays riches. A nouveau, la Suisse en est la preuve. De la même manière, un mouvement populiste n’est pas la somme des défavorisés. Ses membres peuvent être bien protégés, voire privilégiés. En Suisse, une étude a montré que l’UDC recrutait dans toutes les couches de la société (P. Gottraux et C. Péchu, Militants de l’UDC, la diversité sociale et politique des engagés, Antipodes, 2011). Aux Etats-Unis, les experts ont montré que les bas-revenus ont choisi en majorité Hillary Clinton (qui a recueilli 2,5 millions de voix de plus que son adversaire). On peut rouler en Bentley et voter Trump ou Blocher.
Une méthode pour mobiliser
Le populisme est un fait, parce qu’il est possible de l’observer et de le caractériser. Naturellement, il est faux de coller l’étiquette de populiste à n’importe quelle situation ou personnalité, pourvu qu’elle soit choquante ou simplement populaire. Ainsi, l’extrême droite ou l’extrême gauche ne sont pas forcément populiste. De même, un souverainiste, un nationaliste, un raciste, un marxiste, n’est pas par définition un populiste. Idem pour un opportuniste, un lâche, un démagogue, un vantard, un macho, un menteur, un imprécateur. Abuser du vocable fait douter de sa pertinence, alors qu’il recouvre des paramètres précis, visibles sur le terrain.
Constat de base, les contenus idéologiques sont peu nombreux : simples, grossiers, flous, ils additionnent des thèses caricaturales, empruntées à gauche ou à droite et sciemment déformées. Par contre, les stratégies sont étonnement semblables : toujours un leader se proclame seul représentant du peuple opprimé par les élites et veut renverser la table. De plus, les armes utilisées sont toujours les mêmes : simplisme, violence, désignation de boucs émissaires, invention d’ennemis extérieurs, agitation des peurs, prévisions apocalyptiques, dérision et moqueries, mise en scène narcissique, recherche obsessionnelle de la visibilité. En clair, le populisme n’est pas une idéologie, mais une méthode pour occuper le terrain, mobiliser des troupes et capter le pouvoir. En fait, elle joue une valse à trois temps.
Diabolisation des élites
Premièrement, une mobilisation se forme autour d’un leader, qui crie que « le peuple » pur, sain, juste, innocent est opprimé, bafoué, privé de ses droits par « des élites » méprisantes, truqueuses, corrompues. Clivant la société, cette accusation permet d’inventer un groupe de comploteurs haut placés, malfaisants, sans jamais le définir. Qui sont ces fameuses élites ? Les élus, les juges, les journalistes, les universitaires, les professeurs, les avocats, les médecins, les artistes, les peoples, les stars du foot, les banquiers, les patrons ? Un intellectuel pauvre en fait-il partie ? Et quid d’un artisan riche ? En fait, il s’agit d’un concept creux, tant chacun est à la fois « en situation de décider » et « sujet de décision », « plus haut » et « plus bas » sur l’échelle sociale que ses voisins.
Sauvetage du peuple
Deuxièmement, le leader populiste se prétend l’unique représentant du peuple. Mes concurrents sont illégitimes, dit-il, car ils défendent les élites. De même,  ajoute-t-il à ses fans, vous seuls êtes le vrai peuple, les autres ne sont rien, ce sont des parasites qu’il faut écarter. Ensemble, nous y parviendrons, ensemble nous redresserons le pays. Or, le peuple, en tant qu’entité homogène, n’existe pas. C’est une abstraction qui permet à la démocratie de fonctionner. Nul ne peut se l’approprier. En réalité, le corps des votants est formé d’une multitude d’individus différents, dont les attentes sont diverses et contradictoires.
Mission sacrée
Enfin, le leader verticalise sa démarche. Au nom de sa mission sacrée, il a le droit de s’affranchir des règles. Justicier, il peut se placer au-dessus des lois pour rétablir la Loi. Dans une attitude de type putschiste, il s’autorise des comportements brutaux pour sauver la société. La force, cette ennemie de la démocratie, est son registre. Habilement, la mécanique populiste la retourne en liberté. Soudain, brutaliser le langage ou la loi devient une nécessité pour servir le peuple. Ainsi, l’autoritarisme du leader est légitimé.
Stigmatisations payantes
Cette méthode est d’une efficacité redoutable ! Séparant les bons des méchants, elle quitte le plan de la politique, pour se placer sur celui de la morale. Centralisée, elle laisse les mains libres au chef. Rageur, il agit comme un incendiaire qui met le feu à la maison, puis désigne le brasier qu’il vient d’allumer. Instinctif, simplificateur génial, il doit être pris au sérieux. Ainsi, il ne dérape jamais. Ses stigmatisations ne sont pas des provocations, mais des ciblages précis qui lui attirent à chaque fois de nouveaux publics. Alors que les partis classiques tentent de fédérer par inclusion, le populisme rassemble par exclusion. Sciemment, il désigne du doigt des personnes qu’il présente comme des parasites (immigrants, noirs, juifs, musulmans, homosexuels, universitaires, artistes, assistés sociaux). Et ceux qui se réjouissent de les voir accusées rejoignent le leader. Nul besoin d’être pauvre pour le suivre. Tous les publics peuvent être séduits. Sans doute, le sentiment qu’une souffrance psychologique ou matérielle trouve pour la première fois un écho favorise l’adhésion à la violence : nombre d’abstentionnistes quittent leur passivité, quand les cris d’un populiste instrumentalisent leur mal être.
Le danger augmente
Demain, le populisme risque de se renforcer. Mutation irréversible, la société numérique lui offre des avantages énormes. Autant un parti classique ne pourra jamais expliquer en 140 signes une politique migratoire ou la transition énergétique, autant le populisme peut gagner à coup de tweets et de mini vidéos. Or, sa victoire n’est jamais indolore. Même quand les institutions le canalisent, il abime la démocratie. De plus, il dégénère souvent en régime autoritaire, parfois en dictature. Qui tolère l’agression populiste par paresse ou par opportunisme s’endort sur un lit gagné par les flammes.

L’attentisme alimente le populisme

A première vue, la démission de Nigel Farage de la présidence d’UKIP peut surprendre. Pourtant, elle s’inscrit sans hiatus dans la pièce populiste. Celle-ci ne comporte pas un seul acte, mais déploie ses séductions perverses en une dizaine d’étapes.

Comparables, la votation suisse du 9 février 2014 sur l’immigration et le référendum britannique du 23 juin 2016 sur l’appartenance à l’UE montrent les sinuosités du populisme et sa capacité à rebondir. Sa victoire dans les urnes est d’abord un échec, qui peut se transformer en victoire et générer un nouveau cycle de captation du pouvoir, plus violent que le précédent. Cette dramaturgie comprend les phases suivantes.

1) Créant ou saisissant l'opportunité d'une votation européenne, les incendiaires populistes du type Blocher, Johnson ou Farage se déchaînent. Ils font campagne avec des cris d’autant plus efficaces qu’ils s’affranchissent du réel. Ils excitent les passions avec un seul mot d’ordre : ça suffit, le peuple doit reprendre le pouvoir face à l'UE !

2) En fait, ils ne veulent pas gagner. Leur objectif est uniquement de capter le pouvoir par une destruction systématique des partis classiques, gauche et droite confondues.

3) Le vote a lieu. Catastrophe, le peuple a cru les mensonges des populistes. Ils ont gagné! La maison brûle!!

4) Devant les flammes, la panique est générale. Du coup, les populistes commencent par nier leurs actes : mais non, la maison n'a pas brûlé ; la vie continue comme avant. Ainsi, après le 9 février, Blocher affirme que l’UE acceptera de renégocier la libre circulation des personnes. De même, au lendemain du Brexit, Johnson ose dire que rien n’a changé et, plus stupéfiant encore, que la Grande Bretagne va intensifier ses relations avec l’Europe.

5) Mais l'incendie a bel et bien eu lieu. Les dégâts commencent à se voir. En Suisse, l’accès aux programmes de recherche européens est suspendu. Au Royaume Uni, la monnaie et la bourse s’effondrent. Aussitôt, les incendiaires fuient comme des criminels et se dégagent des responsabilités. Blocher quitte le Parlement. Johnson sort de la course au poste de Premier ministre. Farage démissionne.

6) Dans un premier temps, les populistes quittent honteusement la scène. On peut les croire au tapis. Simultanément, les politiciens classiques, vilipendés durant la campagne, doivent se débrouiller. Pour ne pas ajouter de la crise à la crise, ils se gardent d'appliquer la décision populaire. Aujourd’hui, l’article 121a de la Constitution n'est toujours pas appliqué. En Grande Bretagne, personne ne veut actionner l'article 50 du Traité de l’Union Européenne.

7) Effrayé par les conséquences matérielles de sa décision, le peuple se fait à l'idée qu'il ne faut pas l'appliquer. En Suisse, plusieurs sondages montrent que les citoyens préfèrent maintenir les accords bilatéraux plutôt que d'appliquer les dispositions contre l’immigration. En Grande Bretagne, des incertitudes croissantes et une crise politique profonde vont faire grandir le désir d’une forme de statu quo.

 8) Les Etats qui ont cru s'affirmer en faisant un bras d'honneur à l'Europe se retrouvent toujours aussi dépendants, mais avec moins d’influence et des difficultés en plus. Concrètement, la mise en place d’un nouveau type de relations avec l’UE paraît impossible. Dès lors, l’idée s’installe que tout est de sa faute : c’est elle qui est à la source du conflit ; c’est elle qui ne sait pas résoudre les crises ; c’est elle qui ne respecte pas la démocratie ! Les incendiaires sont oubliés. Les votants sont exonérés de leur responsabilité. L’Europe, victime de l’agression populiste devient le bourreau.

9) C’est là qu’interviennent les dernières opportunités d’éviter une nouvelle montée du populisme. Deux options sont possibles. Soit la décision prise en votation est corrigée d’une manière ou d’une autre ; on ose dire à l’opinion qu’elle constituait une erreur, qui peut être atténuée par un nouveau scrutin. Soit elle est appliquée sérieusement, avec des conséquences négatives ; mais le pays apprend en vraie grandeur ce qu'il en coûte de suivre les incendiaires. Dans les deux cas, il devient alors imaginable de stabiliser peu à peu la scène politique et de reconstruire des projets sensés. La spirale populiste est brisée.

10) Mais si l'indécision perdure, si le pays s’égare dans un marécage technico-juridique visant à faire semblant de suivre la décision prise dans les urnes tout en la contournant, alors le retour triomphal des populistes est programmé. Un jour ou l’autre, ils réoccuperont la scène publique en criant : voyez la misère actuelle ; ni les élites, ni les Européens n'ont été capables de trouver des solutions respectant la volonté du peuple ; ce sont tous des salauds, qu’il est temps d’anéantir ! Un nouveau cycle s'amorcera, plus dangereux que le précédent.

Deux postulats se laissent déduire de cette dramaturgie en dix actes.

Premièrement, demander aux peuples de trancher leurs destin par oui ou par non n’augmente pas leur pouvoir, mais les inféode au contraire aux hasards de l’histoire ou aux experts. La démocratie, ce n’est pas devoir effectuer un choix brutal, sans pouvoir le nuancer, dont nul ne peut décrire les conséquences, au terme d’une campagne qui s’apparente au délire collectif. Autrement dit, la démocratie directe est totalement inadéquate pour résoudre des questions existentielles.

Deuxièmement, l’inaction des pouvoirs en place est le carburant des incendiaires. Le dragon populiste ne peut être asphyxié que sur le terrain sec et dur d’un réel délimité par des choix nets et courageux. Oublier l’animal dans le marécage de l’indécision, c’est le laisser prospérer à l’écart, pour y enfanter des monstres encore plus redoutables, qui reviendront dévorer un jour les attentistes sidérés.