L’Hebdo

Le populisme, redoutable méthode de captation du pouvoir

Certes, l’élection de Donald Trump est le résultat d’une somme de facteurs, dont certains sont spécifiquement américains. Toutefois, elle s’inscrit aussi dans une chaîne d’événements qui voient les fantasmes et les leaders qualifiés de populistes triompher. Mais qu’est-ce que le populisme ? Une simple expression à la mode ou un mécanisme politique précis ?
Deux fausses pistes
D’emblée, éliminons les fausses pistes. Pour certains, le populisme ne serait pas un phénomène politique, mais une simple réponse mécanique aux déficits démocratiques. Son actuel succès reposerait sur l’impossibilité pour nos contemporains de se faire entendre. Ce postulat ne repose sur rien.
En réalité, le temps béni d’une démocratie parfaite, sans tension, contrôlée par des citoyens satisfaits, n’a jamais existé. Au contraire, un regard en arrière, par exemple sur les années cinquante, montre des administrés dociles face aux pouvoirs, peu consultés, ainsi que des grands partis qui décident de tout, sans état d’âme. Aujourd’hui, portés par le besoin de transparence et les nouvelles technologies, les débats sont plus vastes, plus intenses, plus insolents, interpellant de manière directe les élus. Mieux, la plupart des décisions prises par les autorités le sont après des examens de l’opinion, qui ne se pratiquaient pas auparavant (sondages, questionnaires, enquêtes, études d’impact, commissions citoyennes, groupes de travail). Enfin, le populisme n’est pas absent de sociétés très participatives, comme la Suisse. Dans un pays où les citoyens votent chaque trimestre sur une ribambelle de sujets, le premier parti est l’UDC, dont le credo est la stigmatisation d’élites accusées d’ignorer le peuple.
Seconde fausse piste : le populisme n’est pas le corollaire de la misère. Dire qu’il est la voix des prolétaires protestant contre la pauvreté n’a pas de sens. En effet, il existe des pays pauvres sans leaders populistes. A l’inverse, certains triomphent dans des pays riches. A nouveau, la Suisse en est la preuve. De la même manière, un mouvement populiste n’est pas la somme des défavorisés. Ses membres peuvent être bien protégés, voire privilégiés. En Suisse, une étude a montré que l’UDC recrutait dans toutes les couches de la société (P. Gottraux et C. Péchu, Militants de l’UDC, la diversité sociale et politique des engagés, Antipodes, 2011). Aux Etats-Unis, les experts ont montré que les bas-revenus ont choisi en majorité Hillary Clinton (qui a recueilli 2,5 millions de voix de plus que son adversaire). On peut rouler en Bentley et voter Trump ou Blocher.
Une méthode pour mobiliser
Le populisme est un fait, parce qu’il est possible de l’observer et de le caractériser. Naturellement, il est faux de coller l’étiquette de populiste à n’importe quelle situation ou personnalité, pourvu qu’elle soit choquante ou simplement populaire. Ainsi, l’extrême droite ou l’extrême gauche ne sont pas forcément populiste. De même, un souverainiste, un nationaliste, un raciste, un marxiste, n’est pas par définition un populiste. Idem pour un opportuniste, un lâche, un démagogue, un vantard, un macho, un menteur, un imprécateur. Abuser du vocable fait douter de sa pertinence, alors qu’il recouvre des paramètres précis, visibles sur le terrain.
Constat de base, les contenus idéologiques sont peu nombreux : simples, grossiers, flous, ils additionnent des thèses caricaturales, empruntées à gauche ou à droite et sciemment déformées. Par contre, les stratégies sont étonnement semblables : toujours un leader se proclame seul représentant du peuple opprimé par les élites et veut renverser la table. De plus, les armes utilisées sont toujours les mêmes : simplisme, violence, désignation de boucs émissaires, invention d’ennemis extérieurs, agitation des peurs, prévisions apocalyptiques, dérision et moqueries, mise en scène narcissique, recherche obsessionnelle de la visibilité. En clair, le populisme n’est pas une idéologie, mais une méthode pour occuper le terrain, mobiliser des troupes et capter le pouvoir. En fait, elle joue une valse à trois temps.
Diabolisation des élites
Premièrement, une mobilisation se forme autour d’un leader, qui crie que « le peuple » pur, sain, juste, innocent est opprimé, bafoué, privé de ses droits par « des élites » méprisantes, truqueuses, corrompues. Clivant la société, cette accusation permet d’inventer un groupe de comploteurs haut placés, malfaisants, sans jamais le définir. Qui sont ces fameuses élites ? Les élus, les juges, les journalistes, les universitaires, les professeurs, les avocats, les médecins, les artistes, les peoples, les stars du foot, les banquiers, les patrons ? Un intellectuel pauvre en fait-il partie ? Et quid d’un artisan riche ? En fait, il s’agit d’un concept creux, tant chacun est à la fois « en situation de décider » et « sujet de décision », « plus haut » et « plus bas » sur l’échelle sociale que ses voisins.
Sauvetage du peuple
Deuxièmement, le leader populiste se prétend l’unique représentant du peuple. Mes concurrents sont illégitimes, dit-il, car ils défendent les élites. De même,  ajoute-t-il à ses fans, vous seuls êtes le vrai peuple, les autres ne sont rien, ce sont des parasites qu’il faut écarter. Ensemble, nous y parviendrons, ensemble nous redresserons le pays. Or, le peuple, en tant qu’entité homogène, n’existe pas. C’est une abstraction qui permet à la démocratie de fonctionner. Nul ne peut se l’approprier. En réalité, le corps des votants est formé d’une multitude d’individus différents, dont les attentes sont diverses et contradictoires.
Mission sacrée
Enfin, le leader verticalise sa démarche. Au nom de sa mission sacrée, il a le droit de s’affranchir des règles. Justicier, il peut se placer au-dessus des lois pour rétablir la Loi. Dans une attitude de type putschiste, il s’autorise des comportements brutaux pour sauver la société. La force, cette ennemie de la démocratie, est son registre. Habilement, la mécanique populiste la retourne en liberté. Soudain, brutaliser le langage ou la loi devient une nécessité pour servir le peuple. Ainsi, l’autoritarisme du leader est légitimé.
Stigmatisations payantes
Cette méthode est d’une efficacité redoutable ! Séparant les bons des méchants, elle quitte le plan de la politique, pour se placer sur celui de la morale. Centralisée, elle laisse les mains libres au chef. Rageur, il agit comme un incendiaire qui met le feu à la maison, puis désigne le brasier qu’il vient d’allumer. Instinctif, simplificateur génial, il doit être pris au sérieux. Ainsi, il ne dérape jamais. Ses stigmatisations ne sont pas des provocations, mais des ciblages précis qui lui attirent à chaque fois de nouveaux publics. Alors que les partis classiques tentent de fédérer par inclusion, le populisme rassemble par exclusion. Sciemment, il désigne du doigt des personnes qu’il présente comme des parasites (immigrants, noirs, juifs, musulmans, homosexuels, universitaires, artistes, assistés sociaux). Et ceux qui se réjouissent de les voir accusées rejoignent le leader. Nul besoin d’être pauvre pour le suivre. Tous les publics peuvent être séduits. Sans doute, le sentiment qu’une souffrance psychologique ou matérielle trouve pour la première fois un écho favorise l’adhésion à la violence : nombre d’abstentionnistes quittent leur passivité, quand les cris d’un populiste instrumentalisent leur mal être.
Le danger augmente
Demain, le populisme risque de se renforcer. Mutation irréversible, la société numérique lui offre des avantages énormes. Autant un parti classique ne pourra jamais expliquer en 140 signes une politique migratoire ou la transition énergétique, autant le populisme peut gagner à coup de tweets et de mini vidéos. Or, sa victoire n’est jamais indolore. Même quand les institutions le canalisent, il abime la démocratie. De plus, il dégénère souvent en régime autoritaire, parfois en dictature. Qui tolère l’agression populiste par paresse ou par opportunisme s’endort sur un lit gagné par les flammes.

L’attentisme alimente le populisme

A première vue, la démission de Nigel Farage de la présidence d’UKIP peut surprendre. Pourtant, elle s’inscrit sans hiatus dans la pièce populiste. Celle-ci ne comporte pas un seul acte, mais déploie ses séductions perverses en une dizaine d’étapes.

Comparables, la votation suisse du 9 février 2014 sur l’immigration et le référendum britannique du 23 juin 2016 sur l’appartenance à l’UE montrent les sinuosités du populisme et sa capacité à rebondir. Sa victoire dans les urnes est d’abord un échec, qui peut se transformer en victoire et générer un nouveau cycle de captation du pouvoir, plus violent que le précédent. Cette dramaturgie comprend les phases suivantes.

1) Créant ou saisissant l'opportunité d'une votation européenne, les incendiaires populistes du type Blocher, Johnson ou Farage se déchaînent. Ils font campagne avec des cris d’autant plus efficaces qu’ils s’affranchissent du réel. Ils excitent les passions avec un seul mot d’ordre : ça suffit, le peuple doit reprendre le pouvoir face à l'UE !

2) En fait, ils ne veulent pas gagner. Leur objectif est uniquement de capter le pouvoir par une destruction systématique des partis classiques, gauche et droite confondues.

3) Le vote a lieu. Catastrophe, le peuple a cru les mensonges des populistes. Ils ont gagné! La maison brûle!!

4) Devant les flammes, la panique est générale. Du coup, les populistes commencent par nier leurs actes : mais non, la maison n'a pas brûlé ; la vie continue comme avant. Ainsi, après le 9 février, Blocher affirme que l’UE acceptera de renégocier la libre circulation des personnes. De même, au lendemain du Brexit, Johnson ose dire que rien n’a changé et, plus stupéfiant encore, que la Grande Bretagne va intensifier ses relations avec l’Europe.

5) Mais l'incendie a bel et bien eu lieu. Les dégâts commencent à se voir. En Suisse, l’accès aux programmes de recherche européens est suspendu. Au Royaume Uni, la monnaie et la bourse s’effondrent. Aussitôt, les incendiaires fuient comme des criminels et se dégagent des responsabilités. Blocher quitte le Parlement. Johnson sort de la course au poste de Premier ministre. Farage démissionne.

6) Dans un premier temps, les populistes quittent honteusement la scène. On peut les croire au tapis. Simultanément, les politiciens classiques, vilipendés durant la campagne, doivent se débrouiller. Pour ne pas ajouter de la crise à la crise, ils se gardent d'appliquer la décision populaire. Aujourd’hui, l’article 121a de la Constitution n'est toujours pas appliqué. En Grande Bretagne, personne ne veut actionner l'article 50 du Traité de l’Union Européenne.

7) Effrayé par les conséquences matérielles de sa décision, le peuple se fait à l'idée qu'il ne faut pas l'appliquer. En Suisse, plusieurs sondages montrent que les citoyens préfèrent maintenir les accords bilatéraux plutôt que d'appliquer les dispositions contre l’immigration. En Grande Bretagne, des incertitudes croissantes et une crise politique profonde vont faire grandir le désir d’une forme de statu quo.

 8) Les Etats qui ont cru s'affirmer en faisant un bras d'honneur à l'Europe se retrouvent toujours aussi dépendants, mais avec moins d’influence et des difficultés en plus. Concrètement, la mise en place d’un nouveau type de relations avec l’UE paraît impossible. Dès lors, l’idée s’installe que tout est de sa faute : c’est elle qui est à la source du conflit ; c’est elle qui ne sait pas résoudre les crises ; c’est elle qui ne respecte pas la démocratie ! Les incendiaires sont oubliés. Les votants sont exonérés de leur responsabilité. L’Europe, victime de l’agression populiste devient le bourreau.

9) C’est là qu’interviennent les dernières opportunités d’éviter une nouvelle montée du populisme. Deux options sont possibles. Soit la décision prise en votation est corrigée d’une manière ou d’une autre ; on ose dire à l’opinion qu’elle constituait une erreur, qui peut être atténuée par un nouveau scrutin. Soit elle est appliquée sérieusement, avec des conséquences négatives ; mais le pays apprend en vraie grandeur ce qu'il en coûte de suivre les incendiaires. Dans les deux cas, il devient alors imaginable de stabiliser peu à peu la scène politique et de reconstruire des projets sensés. La spirale populiste est brisée.

10) Mais si l'indécision perdure, si le pays s’égare dans un marécage technico-juridique visant à faire semblant de suivre la décision prise dans les urnes tout en la contournant, alors le retour triomphal des populistes est programmé. Un jour ou l’autre, ils réoccuperont la scène publique en criant : voyez la misère actuelle ; ni les élites, ni les Européens n'ont été capables de trouver des solutions respectant la volonté du peuple ; ce sont tous des salauds, qu’il est temps d’anéantir ! Un nouveau cycle s'amorcera, plus dangereux que le précédent.

Deux postulats se laissent déduire de cette dramaturgie en dix actes.

Premièrement, demander aux peuples de trancher leurs destin par oui ou par non n’augmente pas leur pouvoir, mais les inféode au contraire aux hasards de l’histoire ou aux experts. La démocratie, ce n’est pas devoir effectuer un choix brutal, sans pouvoir le nuancer, dont nul ne peut décrire les conséquences, au terme d’une campagne qui s’apparente au délire collectif. Autrement dit, la démocratie directe est totalement inadéquate pour résoudre des questions existentielles.

Deuxièmement, l’inaction des pouvoirs en place est le carburant des incendiaires. Le dragon populiste ne peut être asphyxié que sur le terrain sec et dur d’un réel délimité par des choix nets et courageux. Oublier l’animal dans le marécage de l’indécision, c’est le laisser prospérer à l’écart, pour y enfanter des monstres encore plus redoutables, qui reviendront dévorer un jour les attentistes sidérés.

Le Royaume Uni, nouveau membre passif de l’UE?

Réponse aux élucubrations de la Ligue vaudoise et aux ricanements satisfaits des europhobes

Menteurs, cyniques, irresponsables, les incendiaires populistes Johnson & Farage ont mis le feu à la Maison européenne. Toxiques pour les économies, les incertitudes et les indicateurs alarmants se multiplient. Sans doute, la facture de la fracture sera lourde, pour les Britanniques, mais aussi pour l’ensemble du continent.  Demain, les Européens, Suisses inclus et toutes catégories sociales confondues, risquent d’affronter de nouvelles difficultés en matière de revenus et d’emplois.
Toutefois, ces futures épreuves ne troublent guère M. Olivier Delacrétaz, président de la Ligue vaudoise, qui s’est réjoui du Brexit dans l’édition de 24 Heures du 28 juin. Peu surprenante, cette position s’inscrit dans une traçabilité historique qu’il convient de rappeler. Comment espérer la moindre empathie pour les peuples d’une Ligue qui a propagé un antisémitisme virulent durant la Seconde guerre mondiale, tout en admirant le projet nazi ?
Idéologue peu soucieux des faits, M. Delacrétaz soutient que nos entreprises ont fondé leur succès sur un refus bénéfique du projet européen. Péremptoire, il affirme donc que la sortie de l’UE sera pour la Grande-Bretagne aussi féconde que le fut pour la Suisse le rejet de l’EEE. Hélas, même une europhobie primaire n’autorise pas un tel travestissement de la réalité.

Faut-il le rappeler, au lendemain du 6 décembre 1992, les Suisses se sont précipités à Bruxelles pour obtenir l’accès au marché européen, qu’ils venaient pourtant de refuser. "Oubliez ce vote, ce n’est qu’un accident, nous sommes avec vous, nous sommes Européens, nous voulons bénéficier du grand marché", tels furent les demandes pressantes de Confédérés affolés à l’idée d’être marginalisés. Confiante dans un Conseil fédéral qui présentait la Suisse en future adhérente, l’Union a accepté d’ouvrir des négociations, qui ont abouti dix ans plus tard aux accords bilatéraux 1. Or, ce n’est qu’à ce moment là que notre économie a retrouvé de l’oxygène et que sa croissance en panne a redémarré !

D’autres accords ont suivi, contribuant au succès d’une Suisse qui a repris 80% de l’EEE. Sa réussite ne tient donc pas qu’à ses vertus, mais aussi à son intégration effective dans un projet stimulant. Non seulement la Suisse n’est pas hors du dispositif européen, mais de surcroît elle en tire bénéfice! Sans vouloir toujours le reconnaître, les citoyens en sont d’ailleurs conscients. C’est si vrai que la majorité d’entre eux craignent que les accords bilatéraux soient détruits et préfèrent leur maintien à l’application de l’article constitutionnel contre l’immigration.

Des phénomènes similaires tourmentent les Anglais. Effrayés par les conséquences de leur victoire, les brexiters prétendent soudain que rien ne va changer. Angoissés par les dégâts que causera une sortie de l’UE, les dirigeants en place n’osent pas la déclencher. Certes, l’avenir reste obscur. Toutefois, il est probable que la Grande Bretagne, nation marchande par excellence, veuille conserver un libre accès au marché européen. Pour ce faire et faute de pouvoir espérer une solution « à la carte », elle devra maintenir les principes fondateurs de l’Union, en particulier celui de la libre circulation des personnes, cause de sa rupture. Dès lors, elle se retrouvera dans une situation à la Suisse ou à la Norvégienne, contrainte de reprendre l’essentiel du droit européen sans pouvoir participer son élaboration.

Au final, le vote que les europhobes interprètent aujourd’hui comme un acte de fierté souveraine n’aura été qu’un abaissement du Royaume Uni au rang de membre passif de l’UE.

Un Président fantôme au Forum des 100

Chaque année le Forum des 100 nous offre de belles découvertes, avec son lot de surprises et de déceptions. Vivants, ces contrastes font le charme d’une polyphonie qui mélange les grands notables et les précurseurs iconoclastes.
Cette diversité permet d’apprécier la singularité d’orateurs aux styles parfois très éloignés. Mais elle suscite aussi de cruelles comparaisons. Sur ce plan, l’édition 2016 a mit en lumière le gouffre conceptuel qui sépare l’ancien Premier ministre français François Fillon, candidat à la présidence de la République, de l’actuel Président de la Confédération, Johann Schneider-Ammann.
Laissons de côté la forme, tant la pauvreté du verbe présidentiel fédéral reste incomparable, tant en allemand qu’en français d’ailleurs. Oublions aussi les clichés, qui font semblant de penser. Sans surprise, François Fillon n’a pas évité quelques postures gaulliennes plus rhétoriques que signifiantes. Prévisible, Johann Schneider-Ammann nous a servi l’éternelle métaphore du tunnel alpin censé démontrer l’ouverture de la Suisse, alors qu’elle s’est au contraire bétonnée dans une europhobie massive. En fait, c’est sur leur projet que les divergences sont révélatrices, d’autant plus que les deux politiciens appartiennent à la même famille idéologique.
Après avoir rappelé qu’il souhaitait redresser la France, François Fillon donne sa vision de l’avenir européen, fondée sur la conviction que se battre ensemble vaut mieux que d’agir seul. « L’intérêt national commande d’être européen » affirme-t-il, tout en ajoutant que cette exigence ne doit pas être remplie à n’importe quel prix. Dès lors, évoquant les carences actuelles de l’UE, il énumère son programme. Renforcer la zone euro en lui donnant un directoire politique, encadrer cet organe par les élus pour lui assurer une assise démocratique, harmoniser les politiques économiques, mais aussi budgétaires, fiscales et sociales, doter ce plan d’un calendrier, tels sont les points saillants de sa démarche.
Certes, le projet de l’ancien Premier ministre sonne très français et son caractère jacobin peut éveiller la critique. Toutefois, on doit le reconnaître, il se tourne hardiment vers demain, appelant à l’action, au moyen de la puissance publique, dans le cadre d’un renforcement du projet européen. De manière diamétralement opposée, le Président de la Confédération convoque des idées passéistes, basées sur le laisser-faire, excluant l’intervention de l’Etat, au service d’une Suisse absente de la construction européenne.
En substance, Johann Schneider-Ammann développe les thèses suivantes. La Suisse veut rester souveraine. Or, pour être souveraine, elle doit être riche. Autrement dit, tant qu’elle est riche, elle ne sera jamais contrainte d’adhérer à l’UE, objectif existentiel. Mais pour que sa richesse perdure, condition impérative, l’Etat doit intervenir le moins possible.
Stérile, cette réduction du destin fédéral aux avoirs en caisse rappelle les fantasmes des années soixante. « Mondial au plan économique, local au plan politique », tel était l’objectif d’une Confédération pensée comme une entreprise sans autre finalité que matérielle. Son Président actuel n’a pas quitté cette représentation. A l’entendre, la Suisse n’est pas un Etat, mais une somme de conditions-cadre utiles à l’économie et au confort de ses habitants. Et quand il parle d’ouverture, de souplesse, de combativité, il pense bien sûr aux marchés existants ou à conquérir.
Hélas, le temps où les Suisses pouvaient conduire leurs affaires sans se soucier de celles du monde est terminé. La chute du secret bancaire, la crise ouverte avec l’Europe, le fardeau du franc fort, la fin d’une croissance illimitée des exportations, autant de mutations qui appellent des réponses politiques et un Etat proactif. De même, la globalisation n’implique pas le retrait de la puissance publique, mais à l’inverse son engagement lucide et vigoureux.
Dans un Forum des 100 qui arpentait la notion complexe de nouvelles frontières, Johann Schneider-Amann parut figé sur des vieux territoires. En décalage avec les propos interrogeant l’avenir, le brave patron paternaliste de Schweiz AG donna l’image d’un Président fantôme d’une Confédération purement marchande disparue dans les brumes des Trente glorieuses.
Grave, cet aveuglement de Johann Schneider-Amann illustre la faiblesse collective d’un Conseil fédéral centré sur la gestion des comptes courants. Dangereuse, cette aboulie politique constitue non pas un atout mais un risque pour l’économie suisse qu’elle croit servir. Contagieuse, cette négation de toute prospective incite les citoyens à voir dans l’immobilisme social et le retrait du politique les meilleurs instruments pour affronter les défis à venir.

Pour gérer son destin européen, la Suisse compte sur l’année du singe

L’année du Singe vient de débuter en Chine. Elle annonce douze mois de grande incertitude. Grimaçante ou joyeuse, effrayante ou drôle, elle est porteuse du pire et du meilleur. Nul ne sait sous quelle forme le Singe va se manifester : un ouistiti rieur ou un gorille menaçant ? En 2016, il convient donc de renoncer aux planifications et de s’en remettre aux circonstances.
C’est donc une année suisse par excellence ! Depuis toujours, la Confédération peine à développer des visions stratégiques. Aujourd’hui, incapable de se déterminer, elle a abandonné la gestion de son destin européen aux événements extérieurs.
Dans cet esprit, certains médias ont accueilli avec des cris de joie l’octroi d’un « frein d’urgence » à David Cameron. Voilà la bonne nouvelle tant attendue, se sont-ils exclamés ; après avoir fait des concessions aux Britanniques, l’UE n’aura d’autre choix que de se montrer accommodante avec la Suisse, ont-ils ajouté. Une fois de plus, des circonstances extérieures favorables semblaient servir le pays de l’indécision. Particulièrement révélateur, cet enthousiasme met en lumière une série d’illusions.

Premièrement, rien ne dit que les nouvelles venues de Londres soient bonnes. D’une part, le premier ministre anglais n’a pas demandé des restrictions à la libre circulation des personnes, mais au tourisme social. D’autre part, un pays tiers ne saurait obtenir des conditions plus favorables qu’un membre de l’Union. Enfin, David Cameron est en négociation avec Bruxelles, quand la Confédération s’est mise en rupture de contrat. Les discussions visant à empêcher le Brexit pourraient donc aussi bien fixer des limites que tracer des ouvertures.

Deuxièmement, La Suisse tente d’arracher aux Européens une clause de sauvegarde en matière de libre circulation des personnes. Or, ce faisant, elle se bat pour obtenir un cadeau dont la valeur politique est égale à zéro ! En effet, l’UE ne saurait envisager un tel mécanisme qu’en cas de situation socio-économique grave. Autrement dit, si par miracle une forme d’accord devait intervenir, son contenu forcément minimum serait aussitôt qualifié de dérisoire par les nationalistes. En clair, une solution intégrant les Européens ne pourra jamais être une application sérieuse de l’article constitutionnel adopté le 9 février 2014. Par conséquent, le Conseil fédéral travaille depuis deux ans sur une fiction politique, qui ne résoudra rien au plan intérieur.

Troisièmement, en espérant que des astuces sans valeur vienne la tirer d’embarras, la Suisse renonce à s’interroger. Or des questions brûlantes sont ouvertes. Que faut-il respecter en priorité, l’art. 121a Cst. ou les accords avec l’UE ? Que souhaitent réellement les citoyens, interrompre ou poursuivre l’intégration européenne ? Avec qui préfère composer le Conseil fédéral, les populistes ou les Européens ? Quel rôle une Suisse située au cœur de l’Union veut-elle jouer demain, celui d’un Etat tiers, d’un membre passif copiant les normes européennes ou d’un membre actif disposant de droits politiques ?

Ecartelé, le Conseil fédéral imagine simultanément introduire une clause de sauvegarde unilatérale et reprendre la ratification de l’extension de la libre circulation des personnes à la Croatie ; au parlement et à l’UE de se débrouiller avec ces signaux opposés. Divisés, les partis souhaitent attendre sans prendre de risque ; aux événements de préciser les chemins possibles. Lassés, les citoyens veulent tout, être dedans et dehors de l’UE ; aux élus de se débrouiller avec leurs aspirations contradictoires.

Selon la tradition chinoise, l’année du Singe est celle de l’irrationnel, où mieux vaut ne rien décider. Convertie à l’orientalisme, la Suisse abuse de cette croyance. Elle semble oublier que l’imprévu pourrait aussi briser d’un coup ses relations extérieures, tout en jetant ses institutions dans le chaos.

Se choisir un destin, adopter un cap, définir des stratégies, affronter ses démons, combattre le populisme, n’est-ce pas finalement plus satisfaisant et plus sûr que de s’en remettre à l’horoscope ?